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Pierre John Sley

À mon ami Sley : mon appréhension du patriotisme…

Temps de lecture : 5 minutes

Lors de mon tout premier billet à Balistrad titré « avoir 25 ans en Haïti », une expression avait retenu l’attention de l’un de mes plus proches amis que je rejoins sur bien des points. Cette expression « patriotisme étroit » lui paraissait comme une insulte aux discours que j’ai jusqu’ici portés. À mon article, il opposait un autre texte paru dans les colonnes de Balistrad « La jeunesse comme vecteur de changement … » Nos échanges m’ont amené à penser que derrière la définition d’un tel concept s’entrechoque tout un assortiment d’appréhensions au point qu’elle, malgré sa consécration  presqu’universelle  comme  l’amour de la patrie et le désir de se sacrifier pour la défendre, provoquerait dans une discussion l’effet du fanatisme, de l’amour ou de la foi.  Nous savons tous que les discours axés autour du fanatisme, de l’amour et de la foi commencent généralement par des assertions relativement pertinentes pour se muer en arguties et chuter en insultes. D’ailleurs, la définition même du patriotisme renvoie à l’amour et au sacrifice.

Entre l’amour et le sacrifice, certains se demanderont sûrement lequel jouera le rôle d’élément premier. Si la majorité se penchera vers l’amour sachant que ce dernier mènera forcement  au sacrifice ; il n’est pas à exclure des cas où de petits sacrifices conduisent à une certaine forme d’attachement, une certaine forme d’amour. Néanmoins, il est difficile même impossible de voir quelqu’un se sacrifier sans un quelconque intérêt présent ou à venir. Je reste tout de même convaincu que ni l’amour ni l’intérêt, dans le contexte du patriotisme, se saurait s’instituer en postulat parce qu’ils s’expliquent. Les gestes de nos ancêtres ayant mené à 1804 en sont l’exemple le plus flagrant. Ils ne pouvaient ni aimer ni trouver leurs intérêts dans cette terre d’esclavage pourtant ils se sont sacrifiés non par amour, peut-être dans l’espoir d’intérêts futurs mais au nom de valeurs de loin supérieures à leurs vies comme la liberté. C’est parce qu’ils avaient accepté de se sacrifier et que bon nombre sont morts, qu’aujourd’hui beaucoup  peuvent vivre libre….

En ce sens, le patriotisme ne saurait être  fanatisme, cette sorte d’attachement débilante  s’apparentant même à l’amour menant jusqu’à une certaine de forme de sacrifice. Il présente en même temps un attachement excessif dans la mesure où la faute est exaltée ; et une facilité à l’incrimination ne cherchant, souventes fois, pas à comprendre mais demandant uniquement des résultats. Il n’y a donc pas un attachement aux valeurs mais aux résultats. Dieu seul sait combien peuvent être louches les moyens menant aux résultats sans valeur ! Si le fanatisme s’accompagne d’une certaine loyauté, son hybridité [exaltation de la faute et rapidité à l’incrimination] renvoie à sorte de loyauté pouvant facilement être placée en suspens en attendant, évidemment, le renouement aux résultats. On comprendra facilement qu’un fan du Milan AC supporte, entre-temps, le Real Madrid ou qu’un fan des Lakers se mette à défendre, en passant, les Warriors. Pire encore ! Défendre à cor et à cri, le rival le plus proche de celui qu’on déteste parfois sans raison.  Allez, dans ce cas, demander aux fans du Brésil pourquoi ils vénèrent autant Cristiano Ronaldo et d’expliquer cet amour soudain pour le Portugal !

Le patriotisme n’est pas non plus la foi ! Il n’y pas plus explicite définition que celle que les chrétiens vous chanteront même endormis trouvée en Hébreux 11.1 : « …une ferme assurance des choses qu’on espère et une démonstration de celles qu’on ne voit pas ! » La foi renvoie, elle aussi, à des valeurs, des intérêts jusqu’à être à la base d’énormes sacrifices. L’histoire des chrétiens de l’église chrétienne préromaine en ruisselle d’exemples. Beaucoup se sont sacrifiés par amour pour Dieu, les valeurs prônées par l’idéologie chrétienne et surtout l’espérance d’une vie éternelle [intérêt]. Si la foi revêt pratiquement les mêmes  caractéristiques que le patriotisme : valeurs, intérêts, amour et sens du sacrifice, elle lui est d’un ton supérieur car elle se construit autour d’une force supérieure venant rassurer l’homme dans ses limites. Tandis que le patriotisme, lui, conforte l’homme autour d’un potentiel, d’un rêve  que lui seul peut réaliser. En ce sens, pour moi, le patriotisme ne saurait être la foi mais l’espoir…

Surtout, il n’est pas le nationalisme ! Il n’y a pas plus parlante que la différence établie par le général de Gaulle entre le patriotisme et nationalisme : « Le patriotisme, c’est aimer son pays. Le nationalisme, c’est détester celui des autres. »  C’était au nom du patriotisme [valeurs et intérêts] que Dessalines et même des gens comme Pétion et Boyer aidèrent respectivement Miranda, Simon Bolivar et Adamantios Korais (gouverneur de la Grèce) à accéder à l’indépendance. Certains se demanderaient sûrement où se trouve l’intérêt de telles aides. Il faudra rappeler qu’après la guerre d’indépendance, Haïti se trouvait diplomatiquement isolé. Aider d’autres pays à acquérir leur indépendance était une stratégie visant à renforcer son nouveau statut et à se créer le plus d’alliés possible au cas où les puissances occidentales penseraient à un éventuel retour. Intérêt !  En ce sens, le patriotisme n’est pas le simple attachement à une terre, un drapeau mais l’attachement à une terre où intérêts et valeurs fusionnent…

Ce n’est qu’après que viendront l’amour et le sacrifice. La Dessalinienne en dessine  un schéma assez explicite. Elle prône d’abord les valeurs qui conduiront à la prospérité ; ce n’est qu’alors que le sacrifice aura sa place : marcher ensemble pour travailler joyeusement à la formation d’une postérité forte et prospère et enfin avoir le courage  de se sacrifier pour préserver les deux premiers.  Quand intérêts et valeurs se rencontrent, l’amour des deux mènera au sacrifice pour les préserver.

Aussi, la phrase : «  C’est au jeune de dire ce qu’il peut offrir au pays et non l’inverse… » peut, à cet égard, sonner tel un slogan. Le jeune est appelé à marcher sur les valeurs et intérêts que ses ainés lui auront laissés. Ainsi l’exemple de ce camarade perdant ses parents, dans mon premier billet, ne pouvait rien offrir à Haïti à part sa peine et ses déboires. C’était, de préférence, aux valeurs et  intérêts haïtiens de le récupérer et de le transformer par la même occasion en un fieffé défenseur de la patrie prêt au sacrifice ultime. Croyez-le ou non…se sacrifie pour la patrie, celui qui croit pouvant être sauvé par elle….

À mon ami Sley, oui…tu as raison ! Le patriotisme ne peut être dépassé, il est valeur, intérêt et amour….Le nationalisme, oui ! Mais lorsque l’espoir devient mensonges, les intérêts de la majorité bafoués et les valeurs pratiquement inexistantes…pire encore… lorsqu’il devient évident que le sauvetage exige le départ, pour ne pas se corrompre et pour survivre….partir peut-être un acte patriotique….

 

Alain Délisca

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À propos Alain Délisca

Je suis Alain Délisca, un haïtien. Le reste n'est qu'explorations et heurs.
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