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Au secours ! Emmenez-moi !

Temps de lecture : 5 minutes

Je me réveille, les paupières lourdes et le cœur qui n’est pas en paix. Une autre journée commence et avec elle tous mes problèmes. Je peux jouer, rire, manger mais quelque chose me ramènera toujours à ma terrible réalité. J’ai peur, je stresse: j’habite à Martissant. Lorsque mes parents ont emménagé dans ce quartier, il était bien différent. C’était un quartier dont les paisibles journées étaient rythmées par les jeux de quelques gosses bruyants. Mais à part ça, tout allait bien. A cette époque, des garçons pouvaient rester dans la rue toute la nuit et même devant notre maison, à bavarder, boire et écouter de la musique. Durant les vacances, dans l’après-midi un championnat de football amusait le quartier. Mais depuis, tout a dérapé dans l’ombre, un basculement inattendu du mauvais côté.

En moins de deux ans, presque tout a changé ici. « Prudence » devient l’un des mots que l’on utilise le plus. « Fais attention », j’entends l’un dire à l’autre. Il y a des jours où sur le chemin de l’école, je passe au milieu de certains messieurs avec quelque chose d’effrayant à la main, une arme me dit-on. Je n’ai jamais vu des choses pareilles dans mes livres. Quand je les vois, je tremble, j’ai envie de courir mais je ne peux pas. On me demande de m’habituer à les voir. J’ai essayé, je n’y arrive pas encore. Parfois, je reste à la maison car je ne peux pas aller en classe. D’autres fois, quelque chose se passe pendant que je suis à l’école et mes parents s’affolent car il faut aller me chercher. Le dernier événement tragique qui s’est produit ici m’a fait beaucoup de mal. Ils ont commencé dans la soirée et ont passé presque toute la nuit ainsi. Le jour suivant, de très tôt ils ont recommencé. Ils ont tiré, tué, brûlé. On s’était tous réfugiés sous les lits, tremblant comme des feuilles. Vraiment la plus grande peur de ma vie. Cette fois, on était obligés de se déplacer durant quelques jours mais on est quand même revenus après.

J’ai un oncle qui ne vit plus avec nous. Comment on dit ? Il était traumatisé. Oui, c’est ça ! Il nous a quittés depuis des mois. Il ne pouvait plus supporter la situation. Mon oncle est fragile, je suis plus en santé que lui. Parfois, il a le cœur qui bat tellement fort que moi aussi je m’inquiète de sa santé. Il passe très rarement nous voir. On le comprend. Avec les appels quand il est encore en rue et ce qui passe avant ou après lui, ce qu’il entend il n’en pouvait plus, il nous a dit. Mon oncle sortait tôt, il rentrait tard de l’université. C’était un danger pour lui. Alors il est parti. Il nous a écrit ceci dernièrement :

« Je n’en pouvais plus. J’aurais pu finir par tomber mort raide un de ces jours. Comment allez-vous ? Pour moi, ce n’est pas la forme mais ça va mieux. Je suis encore terrassé. Tout mon être est tiraillé par l’inquiétude. Je m’inquiète pour vous d’abord mais pour moi également. Je n’ai toujours pas de repos. Peu importe où j’entends le bruit d’un projectile, ça me fait toujours le même effet. La route du Sud est mon plus grand supplice. Je ne peux m’empêcher de stresser à chaque fois que je me rends en province ou rentre à Port-au-Prince. Parfois, vous colonisez mes pensées surtout quand j’apprends que c’est « chaud » là-haut. Quand on sort et rentre sain et sauf, c’est comme un miracle exceptionnel. J’ai entendu dire que certains commerçants près de chez nous ont plié bagages et qu’il n’y a toujours aucune amélioration. J’ai appris que des projectiles incessants sèment encore la panique dans le quartier. Je me fais du souci pour vous. Vous me manquez tous. Je souffre encore de cette séparation brusque et involontaire. Prenez soin de vous et soyez toujours prudents !  »

Il n’est pas le seul. D’autres personnes ont fini par quitter aussi, nos voisins les plus proches, un ou deux camarades de classe… Des amis conseillent aussi à mes parents de laisser la zone mais ce n’est pas facile. Nous sommes une grande famille, c’est à dire que nous prenons beaucoup de place. Il nous faudra une maison pour nous accueillir tous et où ça ? Et puis et l’argent ? Je ne sais pas combien mais ça doit coûter quand même. Mais en attendant, ici rien ne s’arrange. Nous entendons toujours les balles, parfois nous avons l’impression que ces messieurs sont tout près de nous. Et certains jours, nous ne pouvons même pas sortir pour aller à l’église ou au marché. Alors, nous restons à l’intérieur avec la peur au ventre et des mots de prière sur nos lèvres silencieuses.

Même mon petit frère n’est plus le même. Quand il entend les balles il se met à pleurer. Si ça dure, il attrape à coup sûr la diarrhée. Quand il ne voit plus quelqu’un qu’il connaît, il nous demande si on l’a tué aussi. Il est agacé, ça se sent. Mais on ne sait pas vraiment ce qu’on doit lui répondre. Il est trop jeune pour comprendre tout ça. Dernièrement, il a pleuré toute la journée à cause des tirs répétés. On lui dit des mots pour les enfants. On essaie de le calmer. Mais moi, rien n’arrivera à me calmer, je comprends tout et ça me bouleverse. Je ne sais pas si mes parents comprendront eux pourquoi mes notes ne sont plus aussi bonnes qu’avant. Je me réveille en pleine nuit, une fois, deux fois, trois fois… toujours des cauchemars. Une autre journée commence. J’ai peur de sortir, des gens, de tout. Je voudrais partir loin d’ici. Emmenez-moi ! J’ai déjà trop vu, trop entendu. Tout ce que j’ai vécu jusqu’à aujourd’hui me tourmente. Oh ! Comme mon oncle je suis traumatisée. Emmenez-moi, s’il vous plaît ! Je m’appelle Louna et j’ai 11 ans.

Witensky Lauvince

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