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25 ans
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Avoir 25 ans en Haïti

Temps de lecture : 4 minutes

En ce grand jour de ma fête d’anniversaire, j’observais le plafond ; en l’espace de quelques minutes, je m’étais libéré de l’addiction des réseaux sociaux, chronophages et aliénants. Je repensais à ce camarade de classe qui perdait ses parents la même année. Toute l’école – les professeurs, le comité des parents et les élèves de différentes classes – partageait sa peine. Par ailleurs, il a dû quitter le pays pour s’installer aux États-Unis. En fait, il avait la chance de naître sur le sol étasunisien ! Personnellement, je critiquais avec la plus grande véhémence cette tendance des mères haïtiennes à aller  accoucher aux USA . Enfermé dans un patriotisme étroit, comme la plupart de mes compatriotes, je rétorquais à ma mère qui chantait la chance du pauvre enfant dont la feue mère avait la présence d’esprit d’accoucher de lui aux USA : «  C’est à nous, citoyens, d’offrir quelque chose à Haïti et non l’inverse… !  »  Mais ce matin, il m’avait écrit pour le traditionnel « joyeux anniversaire » et nous avions profité de l’occasion pour converser. J’apprenais avec joie qu’il avait brillamment bouclé ses études en Management dans l’une des meilleures universités des États-Unis. Aussi, le reliquat du salaire de son travail, après le paiement de son prêt-étudiant et nombreux taxes et impôts, lui permettait de vivre plus que décemment à un point tel qu’il songerait même à se marier cette année. D’ailleurs, il aurait été ravi de me compter parmi ses invités…

Ah…(M’étais-je dis en mon for intérieur)…ce serait l’occasion pour moi de porter à nouveau ce beau smoking que j’ai aborré deux ans de cela lors d’un mariage d’un proche de la famille ! Puis, à force de grossir rapidement,  il n’est pas évident que le costume me sied dans quelques mois. Il restait tout de même un hic : l’argent du billet d’avion. Je ne me voyais nullement demander à mes parents de m’offrir un tel voyage puisqu’ils se défoncent déjà pour me payer ma dernière année d’université. Et ce, même s’il s’agissait d’accomplir la volonté de Dieu : se réjouir avec ceux qui sont dans la joie [Il l’a quand même dit dans sa parole, non ?] et de pouvoir enfiler une dernière fois ce fameux smoking qui ne me siéra plus dans quelques mois.  J’étais dans l’obligation de les ménager. En plus de les aimer, ils me fournissent même mon caleçon ! Je me mis alors à la place de mon camarade. Je sentis mon être entier frémir rien qu’en m’imaginant dans sa situation . Non seulement j’aurais perdu les deux premières personnes qui m’ont vraiment aimé mais aussi mon avenir serait compromis . S’ils étaient partis quand j’étais en classe de seconde comme ceux de mon camarade, la belle famille m’aurait sûrement accueilli m’obligeant à quitter mon confort. Vous le savez, on est bien que chez soi. Et si cela devait arriver aujourd’hui, au cours de mes 25 ans, je m’en serais tiré mon pan de vie lourdement diminué. Une chose est sûre, à chaque fois je serais obligé de retarder mes prétentions ou de les revoir à la baisse. Je compris alors ma précarité…

25 ans

La sonnerie de mon portable me fit sursauter. C’était mon plus vieil ami. Entre nous, une vie d’amitié…vingt ans ! Je décrochai :

– Sak gen la ?

– Poze. Wap byen fete la ?

– Aaa…kibò sa papa ! On se fait vieux…

– Mon cher, il y a de ces amis qu’on a, un simple SMS ne suffira jamais pour les souhaiter bonne fête. Je veux que tu profites de ta journée. Epi à ton âge, beaucoup aimerait sûrement réaliser ce que tu as fait. Tu es un privilégié…

– ….

On s’était dit pas mal de choses mais une phrase revenait à  mon esprit : « Tu es un privilégié…». Au final, il a raison. Avoir 25 ans et dépendre de ses parents pour la nourriture, l’écolage, l’argent de l’essence ou de la camionnette, le caleçon, le plan net mensuel et même la capote  [euh..la dernière considération est fantésiste , je pratique l’abstinence sexuelle], etc. C’est  tout de même l’apanage d’un privilégié ! C’est qu’il y a aussi un problème ! Bon…Je ne suis pas le plus chanceux des privilégiés mais privilégié tout de même. Un pays dont la majorité des privilégiés vivent dans des situations aussi précaires mérite mieux que la réunion de la terre, du soleil, de l’eau, des hommes, des étoiles et de la lune comme programme. [Bon…il n’avait pas dit étoiles et lune…mais tant pis… c’est tout comme !] Sinon la malchance ne sera plus de perdre ses parents mais de rester en Haïti. De toute façon… Bon nombre de jeunes le perçoivent déjà ainsi…

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À propos Alain Délisca

Je suis Alain Délisca, un haïtien. Le reste n'est qu'explorations et heurs.
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