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C’est l’histoire

Temps de lecture : 11 minutes

Les histoires commencent le plus souvent n’importe où : dans le croisement inattendu de deux regards, dans l’intimité d’une réception, dans un échange de sourires complices autour d’un verre, dans un cri nocturne de détresse, dans une poignée de main, une accolade, un baiser… Il arrive même qu’une histoire prenne fin là où elle a débuté. J’ai souvent cru qu’une histoire se devait d’être longue, que toute histoire qui se respecte devrait être truffée de rebondissements rocambolesques, capables de tenir en haleine ceux qui la suivent. Je comprends aujourd’hui qu’il n’en est rien. Une histoire peut être courte, si courte, et si simple dans son dénouement.

Cette histoire-là, je ne sais pas comment en situer le début, tant je suis encore sous le choc d’être réellement en train de la vivre. Car honnêtement, qui croirait que sortir accomplir une commission pour sa mère malade, une action anodine de quelques minutes dirait-on, pourrait le plonger dans une terrible épopée ? Et pourtant, tout semble avoir commencé à ce moment-là, ce matin, lorsque ma mère m’a demandé d’aller récupérer une certaine somme d’argent chez une tante qui n’habite pas trop loin, mais dont l’unique trafic du centre-ville haïtien nous sépare assez souvent de plusieurs heures. Je fis un rapide calcul mental : « On est samedi, il est huit heures, il n’y a pas encore grand monde dans les rues. Si je pars maintenant, je devrais être de retour avant onze heures (environ deux heures pour le trajet, et sûrement une bonne heure que prendra ma tante pour prendre des nouvelles de la famille, en me forçant à rester déjeuner…). Onze heures, soit quelques minutes avant le match du Real Madrid. » Mon planning de samedi ne semblait pas trop dérangé. J’ai pris une rapide douche, enfilé des vêtements légers, embrassé ma mère en promettant de ne prendre aucun autre détour. Et je suis sorti. Voilà.

C’est l’histoire d’un jeune homme de dix-sept ans sorti accomplir une commission pour sa mère. Peu accrocheur comme titre. Vraiment pas de quoi garder le lecteur en suspens. Et pourtant, c’est la stricte vérité. La magie de narration consiste alors à expliquer comment je suis parvenu de ce point de départ si simple à mon actuelle situation, une mitrailleuse appuyée contre mon front, bien entre les yeux, sous les regards excités d’une dizaine de gamins s’apprêtant à mettre fin à mes jours.

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Ma tante n’habite pas le quartier le plus paisible du pays. Elle fait partie de ces anciens résidents qui refusent de fuir le quartier qui les as vus grandir (ou plutôt qu’ils ont vu grandir, pour les plus vieux), de ces seniors qui conservent un attachement quasi-viscéral à leur quartier aujourd’hui devenu redoutable zone de non-droit. Malgré les insistances de ma mère, de ma grand-mère, des certains amis, ma tante n’est jamais partie, assurant que les jeunes, malgré leurs comportements récurrents de têtes brulées (que la consommation abusive de stupéfiants n’améliore pas) n’oseront pas s’en prendre à une doyenne du quartier. Pour aller chez elle donc, après les deux courses en tap-tap, il faut traverser une petite place, contourner la vieille église pentecôtiste qui a essuyé des années de confrontations de gangs et de raids policiers, comme en témoignent les nombreux trous qui perforent sa façade. Et quelques mètres plus loin, on atteint la maison. C’est ce parcours habituel que j’ai emprunté, mais je ne l’ai pas bouclé.

En plein milieu de la place publique, j’ai été intercepté par un petit groupe de jeunes du quartier trônant autour d’une fontaine qui n’a jamais vu d’eau depuis sa confection. Je les vois souvent, ces jeunes, et je me débrouille toujours pour passer le plus vite possible dans leur entourage, évitant tout contact visuel. Nous avons à peu près le même âge, mais tout semble nous séparer. C’est ce que du moins je m’efforce toujours de croire.

Car en réalité, qu’est-ce qui m’a empêché de grandir comme eux dans le dénuement criant de la rue ? Pourquoi ne suis-je pas, moi aussi, condamné à sillonner le quartier nuit et jour, survivre de rapt et de petits jobs douteux ? Il n’y a peut-être pas entre nous ce monde que je m’imagine… Tout se résume à la chance, ou un coup du destin, ou un choix divin… Rien qui ne dépende de ma volonté, de toute façon. Je n’ai pas choisi de naître dans une famille assez structurée, d’être élevé par une mère abandonnée qui a su voir pour son fils un avenir au-delà des limites de sa classe, qui a su lui offrir malgré les marges de manœuvre réduites assez d’armes pour tenter de s’arracher sa part de confort dans ce pays où la vie s’allaite au compte-gouttes. C’est peut être pourquoi je les évite, ces jeunes. Parce qu’ils représentent ce qu’aurait pu être ma vie en d’autres jeux de circonstances, ils me rappellent à chaque rencontre ce terrible destin auquel j’ai sûrement échappé de justesse. Mais, aujourd’hui, je n’ai pas pu les éviter.

L’un d’eux m’a vu arriver et nos regards se sont croisés. Pas le genre de regard langoureux et timide que s’échangent les amoureux dans les telenovelas. C’était plutôt un double regard chargé d’incompréhension. Il a aperçu mon coup d’œil timide. J’ai vu sa mine soupçonneuse et sévère, son regard que-fous-tu-dans-mon-quartier. Ca a suffi pour que j’aie l’air suspect. C’est l’histoire d’un jeune homme qui rencontre son frère d’un autre monde.

En quelques secondes tout bascule. Ils m’interpellent, je feins de ne pas entendre. Ils se lancent à ma poursuite, j’accélère le pas. Ils me rattrapent, m’encerclent. Je tente de garder contenance, de me convaincre que ce ne sont que des jeunes de mon âge, incapables de ce que laisseraient croire leurs mines ravagées par deux décennies de survie dans la jungle de la capitale. Mais c’est difficile de jouer au caïd face à ces congénères qui ne partagent que mon âge. Et bien vite, je ne peux même plus relever la tête, affronter leurs regards durs. Ils me rappellent non sans fierté que je suis sur leur territoire, que je leur dois le respect. Territoire ? C’est ainsi qu’ils dénomment cette tranche de terre en décomposition, à quelques dizaines de kilomètres d’un palais national qui n’est pas en meilleure santé. Cette terre damnée où rien ne pousse, ni les arbres, ni les enfants. Cette terre où l’on ne tente même plus de faire pousser quelque chose, ni arbres, ni enfants. Leur territoire, c’est cette rue mouvante et bruyante dont les dards du soleil amplifient la cacophonie journalière. Leur territoire c’est cette ville continuellement abusée, vidée de son sang, de sa conscience, cette ville qui survit malgré la vie, et qui en perd graduellement goût. C’est un territoire que je ne connais pas, que je ne peux pas connaître pour n’y avoir jamais vécu, et qui me punit aujourd’hui de mon indifférence.

On m’accule à un mur. On me gifle, on me soulage de mon portefeuille vide. Nouvelle gifle de réprobation. Un portefeuille c’est fait pour contenir du fric. On m’arrache ma montre et mon portable qui cumulent à eux seuls un mois de salaire de ma mère. Sifflements railleurs. Moqueries. Mais c’est qu’il est riche le petit snob ! Regardez-moi sa montre neuve, et son Smartphone dernier cri ! Je ne parviens pas à respirer correctement. La peur ou une réaction naturelle face aux interminables pafs de joints qu’on me souffle au visage ? L’euphorie de mes agresseurs est à son comble ! Ils sont heureux de se venger un peu de leur destin scellé en jonglant ainsi avec celui d’un autre. Leurs yeux exorbités cherchent à accrocher les miens, à se nourrir de leurs reflets apeurés.

Soudain, un autre revers. L’un d’eux me saisit brutalement la face, m’analyse longuement, puis tel un expert, et inspiré par sa consommation matinale de stupéfiants, déclare me reconnaître. Il m’identifie comme membre influent d’un gang rival, m’affuble d’un nom que j’entends pour la première fois. Surprise générale. Mon cœur perd son rythme alors que les autres scrutent mon visage. Le résultat ne tarde pas : c’est vrai que c’est le salaud ! C’est alors une inondation d’injures, de questions et de coups. Que fous-tu ici, chien ? Ton gang prépare un coup ? Où sont les autres ? Comment avez-vous osé prendre le contrôle du marché qui nous appartenait ? On m’interroge sur des gens que je ne connais pas, des quartiers que je n’ai jamais vus, des armes et des clashes de troupes rivales dont je n’entends parler qu’à la radio. Terrifié, je tente de lever la confusion, d’expliquer que je n’ai rien d’un gangster, que je ne suis qu’un gamin qui, ce matin encore, ne s’apprêtait qu’à regarder un match de foot avant que sa mère malade ne lui demande un service, que ma tante que je vais visiter est une ancienne du quartier, que jamais de ma vie je n’ai tenu une arme à feu. Mon plaidoyer se perd dans le brouhaha des agresseurs discutant de la punition à m’infliger, du meilleur message à envoyer à ce gang rival effronté. On lui brise les membres ? On lui crève les yeux ? On le flingue ? Dans la perspective d’une fin aussi atroce, j’essaie de me faire entendre en élevant la voix, un coup de batte me démonte la mâchoire. Je cherche des yeux un secours externe au petit groupe. Je supplie du regard quelques rares individus qui s’empressent de traverser la place en s’efforçant de ne croiser aucun regard, s’ingéniant à éviter de se mêler de ce qui a l’air d’un règlement de compte. A quelques mètres de nous, un vieillard surveille son business d’alcool, il nous regarde d’un œil morne, habitué à ce genre de scène. Il nous regarde mais ne nous voit pas, perdu peut-être dans ses souvenirs d’antan. Ce temps où cette place était un lieu de détente familiale et d’escapades amoureuses, une scène féérique où se poursuivaient dans les toboggans des gamins aux T-shirts salis de crème glacée et des fillettes aux rubans multicolores. Ou est-ce plutôt l’arrière-train de cette jeune femme qui captive toute son attention ? Cette jeune femme presqu’encore pubère qui s’est rapprochée nonchalamment de notre petit groupe, invectivant l’un des gamins qui ne lui a pas encore donné de quoi se procurer du lait pour leur nourrisson. Je crois nager en plein délire. L’indexé s’énerve d’être dérangé pour une broutille, me rejette la faute en m’assenant un autre coup sur la face. Je pisse du sang de partout, suppliant des êtres humains qui ne m’accordent pas plus d’intérêt qu’aux merdes d’animaux qui jonchent la place. Ils réfléchissent encore à ma sentence. Elle est brutale : je vais être exécuté sur le bord de mer, pour qu’il y ait toutes les chances que ma carcasse ravagée par les animaux soit retrouvée par mes pseudo-camarades de forfaits. Le tribunal de la rue ne fait pas de quartier. C’est l’histoire d’un garçon qui s’est retrouvé au mauvais moment, au mauvais endroit.

Je suis traîné sans ménagement à travers les quelques rues qui nous séparent de la plage. Pas une reproche, pas une personne à s’opposer à ma maltraitance, pas une présence policière. On s’écarte au contraire de notre funeste cortège. Cortège qu’ont rejoint d’autres gamins qui vagabondaient dans la zone et qui veulent aussi profiter du spectacle. En quelques minutes, nous arrivons au bord de mer. Un décor propice à l’événement : un fond de vase tout le long de la plage, ponctué ça et là par des amoncellements de déchets où, au voisinage d’hommes fourrageant dans les détritus, se prélassent et se repaissent des animaux nécrophages de tous poils. L’un de ces monts pestilentiels sera sûrement ma tombe.
On me pousse justement près d’un tas hétéroclites de déchets. Mon exécution sera réalisée sous forme d’exercice de tir d’adresse. Un membre de la joyeuse troupe a apporté une mitraillette neuve et étincelante. Il explique qu’un parrain haut placé vient de lui offrir cette merveille de tuerie (beaucoup plus pratique qu’une motocyclette ou une bourse d’étude à une quelconque école professionnelle), et tente d’en expliquer le fonctionnement qu’il ne semble pas encore maîtriser. Celui qui a l’air d’être le chef de la bande lui arrache l’engin des mains, l’examine en sifflotant. Il se rapproche de moi, petite loque humaine au regard déjà vide. Je ne pense plus à rien. Ça fait un bon moment que je ne combats plus l’inéluctable. Je regarde mon assassin dans les yeux et mon regard téméraire l’agace.

« Baisse la tête » me crache-t-il.
-Plutôt crever, pensai-je ironiquement ». De toute façon, pour ce qui est de crever…

Je plante mon regard dans le sien, décidé à exhaler mon dernier souffle comme l’homme que je m’étais promis de devenir. « Tue-moi, mon frère, tue moi donc ! Libère-moi du fardeau de mon existence. Mais je ne baisserai pas les yeux, je me dois au moins ça. Tu ne liras dans mes yeux ni la supplication, ni la peur, ni l’angoisse, ni le remords, ni la haine. Tu ne verras jusqu’au bout que le fier regard d’un homme qui laisse la tête altière une terre finalement indigne de lui, une terre qui s’est toujours évertuée à chasser un à un ses propres enfants, lorsqu’elle ne parvient pas à s’en débarrasser d’elle-même. Cela vaut sûrement mieux ainsi, le bonheur se cache probablement dans l’ailleurs… »

C’est l’histoire d’un enfant qui se découvre homme aux portes de l’infini.
Le trou noir du canon me fixe et m’envoûte, telle une promesse d’éternité. Je peine encore à croire à cette mésaventure, à me convaincre de l’imminence de la fin. Un petit rire dément s’échappe de mes lèvres. Je suis peut être déjà mort…L’exécuteur gêné recule de quelques pas. On lui dit d’attendre. Ce genre d’événement, ça s’enregistre ! C’est comme ca qu’ils font à la télé ! Mon téléphone est allumé pour me filmer une dernière fois. Lumière ! Et action ! Il appuie, je ferme les yeux. Rien. L’arme reste bloquée, il n’a pas enlevé le cran de sureté, l’idiot. Encore quelques secondes de sursis. Le temps de réfléchir une dernière fois à ma situation insolite, à l’injustice de la vie qui m’a fait naître et grandir dans le manque, et qui m’exécute sans rien, comme un chien. Une autre pensée pour ma mère qui m’attend fiévreusement à la maison, espérant que je rapporte ce petit prêt de sa sœur qui était censé nous aider à tenir la fin du mois. Au moins, elle n’aura pas à traîner son corps malade à travers la ville, visitant commissariats et hôpitaux à ma recherche, car la vidéo d’exécution sera pendant quelques jours l’actualité du moment. J’espère qu’elle ne me suivra pas de trop près.

Voilà. C’est l’histoire d’un garçon qui ne rentrera pas chez lui. Rien de surprenant sous le ciel bleu. Le cran de sûreté est retiré. Je souris subrepticement à l’exécuteur : dernier pied de nez à mon tragique destin.
Au loin, une radio annonce une autre défaite du Real Madrid. Je suis nostalgique : ils sont loin, les jours glorieux de mon club favori. Détonation en plein jour. J’ai eu le temps d’apercevoir la première balle.

Joanico Casséus

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À propos Joanico Casséus

Casséus Joanico est né à Port-au-Prince le 9 septembre 1996. Il a fait ses études primaires et secondaires chez les FIC. Il développe dès son jeune âge sa passion pour la lecture et l'écriture qui l'a poussé à participer à plusieurs concours de nouvelles. En 2014, il remporta le troisième prix du concours Fièvre Rouge. Casséus est un personnage affable et un grand communicateur qui jongle à présent avec ses études de Droit et l'écriture.
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