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Comment les groupes de Rap kreyòl ont laissé la place aux rappeurs solo

Temps de lecture : 6 minutes

S’il existe bien un monde dans lequel le JE est supérieur au NOUS, il s’agit du rap. À vrai dire, au sommet du succès, tout artiste a besoin de se renouveler. Le jeu d’équipe étouffe parfois l’art et la lenteur de l’un paralyse tout simplement le génie de l’autre. Découvrez notre analyse des défections que subissent les groupes de rap haïtiens.

Les groupes de Rap kreyòl naissent de passions, de cette volonté de ne plus avoir peur des mots. Des jeunes se réunissent, débitent sur un beat et un groupe prend forme ; jusqu’à ce que le poids du succès les desunisse. Pourtant, Master Dji, considéré comme le père du Rap kreyòl haïtien fit  le chemin inverse : sa renommé a nourri les groupes qu’il a formés.

Le poids du succès

La vie fonctionne selon la loi du plus fort. Il faut s’accrocher pour ne pas se faire écraser pour peut-être un jour atteindre les sommets. C’est comme en football, peu atteindra finalement le niveau professionnel. Le meilleur ne sera pas celui qui écrase la concurrence mais celui qui arrive à tirer son épingle du jeu pour s’extraire du peloton, tout en passant entre les gouttes de l’attachement.

Hormis le fait d’être dévoués au rap, beaucoup de nos rappeurs tels que : Izolan, Fantom, Dead Kra-Z, Dug-G, Toppy-X, Squady, Marco, Eud, Steve J. Bryan, etc. ont en commun d’avoir fait leurs apparitions dans un groupe qu’ils ont laissé (partiellement ou définitivement), une fois avoir atteint une certaine popularité. Une tendance qui est typique dans le rap. Snoop Dog, Ice Cube et Dr Dré ont bien quitté N.W.A. Maître Gims, Black M, Lefa font désormais des carrières en solo au détriment de Sexion d’Assaut. Tout cela pour dire que rien n’est nouveau sous le soleil.

Si Sexion D’Assaut ou N.W.A seraient toujours en mesure de payer leurs chanteurs, on n’aurait pas dit autant pour Barikad Crew (BC), RockFam ou autres. La preuve, les groupes se sont transformés en groupes carnavalesques. Pourtant, ils avaient conquis les cœurs de bon nombre d’haïtiens. Il serait peut-être inconcevable que Fantom ou Izolan (gros mastodontes du groupe BC) acceptent de recevoir le même cachet que les autres membres surtout que la cherté de la vie, pour un artiste, exige de plus gros revenus pour vivre et faire vivre. La formule carnavalesque demeure ainsi la plus gagnante pour maintenir à flot le groupe.

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Opportunité et poids des égos

Dans le sport comme dans le rap, il n’y a pas de place pour les seconds.

« Mwen se rapè #1, se sa ki ba w zizirit
Pandan yo still nan benyen chen
Mwen m ap travay pou m fè hit
Mwen se premye paj nan liv w ap li a… »

Quand on est originaire des quartiers pauvres et qu’on a été bercé par le slogan de 50 Cents « Get rich or die in trying » et que « Goumen pou sa w kwè » a été son leitmotiv- on ne va pas se mentir – , rester attaché à un groupe n’est pas le meilleur moyen de s’épanouir surtout pour ces derniers qui savent que « Jodi pa demen ». Il faut donc battre le fer tant qu’il est chaud.

Aussi, le temps de parole attribué sur un morceau ou plus largement un album (si le groupe arrive à en produire) est limité. De ce fait, l’histoire de groupe de rap est celle d’une woulib. Inévitablement, un ou plusieurs membres d’un groupe se démarqueront pour s’engager dans une voie solitaire. Ils ne seront pas pour autant des « fakes » mais des opportunistes. Après tout, la chance ne sourit qu’aux audacieux. Comment leur en vouloir? Peut-on vraiment blâmer ceux qui jouent de leurs vies, font tout pour être à l’affiche, se confrontent avec des concurrents et affrontent les prétendues attaques mystiques pour gagner et nous faire rêver?

Les messages du ghetto, peu rentables ?

Le Rap kreyòl a toujours brillé pour avoir porté les voix des démunis. Si le Konpa s’est presqu’évertué à traiter les mêmes sujets à quelques rares exceptions, le rap a porté les maux de la majorité. Plus encore, la majorité s’est identifiée à ce genre musical pour son appropriation de la trivialité et des mots. Outre le son, le message captivait. BC, Rock Fanm, Mystik 703, Magic Click, etc. étaient des références. En groupe, on réfléchirait peut-être mieux. Cependant, le processus prenait beaucoup trop de temps sachant que le public s’impatiente et que les poches se vident.

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Les choses ont un peu changé. Les textes portent de moins en moins les messages quoique teintés de trivialité, traduisant le quotidien du ghetto. (Bon jan nèg geto de G Bobby Bon Flo). Le rap aura peut-être souffert de sa gloire. On sombre dans la facilité. Les rappeurs solo qui nageaient encore à contre-courant comme Blaze One ou PIC semblent fatigués de continuer. Le « rap conscient » ne suffit plus à un rappeur voulant vivre de sa musique.

Les rappeurs de nos jours s’associent alors avec des beat-makers et des paroliers pour initier la carrière des prochains « king » autoproclamés. Se la jouer en solitaire est le meilleur moyen pour parler des consommations ostentatoires (vodka en plein été, galerie de sneakers et de bijoux, voitures et vêtements de collection et bien evidemment des fesses… des dizaines de fesses).

« Si w atake m map shotta »

Les menaces voilées (ou pas) sont aussi une des techniques utilisées pour s’inscrire dans la durée dans le GAME. Cependant elle ne garantit pas une supériorité face aux individualités qui n’ont jamais été dans un groupe rap au plus haut niveau. Le marché est devenu un oligopole où les grosses parts (évaluées en affiches) sont réparties vers la nouvelle génération (les mêmes qui exposaient leurs talents lors du clash Roody Roodboy vs Trouble boy).

La notion du groupe est souhaitée mais pas indispensable dans le rap contrairement au Konpa. Comme un Forest Gump dans sa traversée des Etats-Unis, la course qui mène au bonheur ultime, le rappeur ne se voit pas le faire accompagné.

Ce qui nous parait « juste » aujourd’hui, peut paraître « injuste » demain ou sous d’autres conjonctures, ou face à des personnes différentes. Ce qui est injuste pour le rappeur est, d’après le fan, parfaitement juste comme l’attribution du meilleur rappeur de l’année ou les pactoles dans les grands événements. Tout est une question de cadre, de contexte, de moment, de filtres…

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Vers l’adaptation

Les promoteurs sont connus pour repérer la bonne affaire. Il faut néanmoins mentionner que la fin des groupes rap représenterait un avantage pour eux. Au moment de l’état des résultats, les charges seront certainement moins élevées que si l’on devait s’attacher les services d’un groupe de plus de cinq rappeurs, accompagné de leur DJ qui passerait dix minutes à faire des tests sons (les fameux check 1-2 et les yeah yeah) pour ensuite jouer en playback sur 40% des morceaux.

Si l’aspect individuel paraît déloyal pour les nostalgiques, les mêmes qui prétendent que c’était mieux avant oublient souvent que toutes les meilleures choses ont une fin ; parfois pour se renouveler différemment. Des couples se séparent, certains athlètes adulés tombent pour dopage. Les groupes rap sont démantelés. Ainsi va la vie… ainsi va le Rap kreyòl !

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À propos Rodney Zulmé

Je suis Rodney Zulmé, rédacteur à Balistrad, étudiant finissant en Économie & Finances à l'IHECE. Passionné de scénarios et de thrillers. Chaque jour est une vie, à travers l'écriture, travaillons à la beauté des choses.
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