Accueil / Contenus / D-Fi ou la voix du Ghetto

D-Fi ou la voix du Ghetto

Temps de lecture : 3 minutes

Le 3 juin 2018, notre industrie musicale recevait “Kwonik on Getoyout”, album de rap sorti sous le label Evazyon Mizik. C’est le troisième album d’un rappeur dont le pseudo est tout simplement D-Fi. Mélancolique, autobiographique, profond, puissant, conscient, l’album donne voix aux Ghettos à travers l’organe d’un Getoyout révolté presque contre tout.

C’est peut-être la première fois que vous entendez parler de Kwonik on Getoyout. C’est peut être la première fois que vous lisez un article sur D-Fi Powèt Revolte. Passionnés de Rap Kreyòl, vous vous sentez confus. “Comment est-ce possible que je n’en aie jamais entendu parler?”, vous vous demandez. Eh bien, c’est souvent ce qui arrive dans ce rap game dont la plupart des acteurs ne sont motivés que par les succès commerciaux, mettant souvent de côté la principale vocation du rappeur qui est de marier le rythme à la poésie.

Écrivant avec son coeur, D-Fi est  aux antipodes du mainstream. Ce Getoyout qui prime le texte sur le beat – pourtant son oeuvre est mélodieuse –  rappe son cruel vécu entre rage et colère. Poèmes de révolte, les textes sont forts, bien travaillés, rappés dans une rythmique slow comme pour provoquer ceux-là qui privilégient la rythmique hot, entraînante. Introspectif, l’album qui contient douze morceaux dont Trèzan, Vid, Pasyon m, Imòtèl est l’aveu d’un homme blessé, tiraillé entre mille sentiments: regrets, nostalgie, haine, amour. Pourtant, au fond, on sent qu’il est “though”. D’ailleurs, il croit puiser sa force non dans les coups qu’il a donnés mais plutôt dans ceux qu’il a encaissés.

“Kwonik on Getoyout”, c’est en fait l’oeuvre d’un homme coincé dans ses paradoxes qui sont aussi ceux d’un ghetto dont l’histoire, aussi épique soit-elle, ne saurait être rappée cool. Le Getoyout ne peut pas se le permettre. Car, en effet, quand on vient du ghetto on est marqué à vie, désormais la fragilité nous habite. Et ayant grandi à Castro, quartier sensible de Maïs-Gâté, D-Fi sait très bien ce dont il parle, lui qui aurait pu passer du côté obscur comme nombre de ceux qui ont grandi dans ces quartiers dits populaires; lui qui aurait pu avoir un destin pareil à celui de Bal Mawon ( personnage fictif d’un morceau éponyme,  bandit prototype fabriqué par le système politico-social injuste). Mais la musique lui a sauvé la vie.

Le natif de Chancerelles raconte la misère du ghetto, quitte à dévoiler ses propres cicatrices. Il dénonce les injustices sociales, les crimes politiques, la corruption, etc. “Si volè yon pen se yon  kriminèl, e vòlè yon peyi” ?, demande-t-il. Il dénonce l’hypocrisie de la politique et conclut: chat k ap jije chat, chat k ap mare chat, celui qui veut enlever la paille dans l’oeil de l’autre a une poutre dans le sien…

Mais puisque la vérité blesse on l’étouffe. Ici, on se soigne plutôt d’hypocrisie, on préfère rapper que “le ghetto, c’est cool”. Flè Dizè et Bal Mawon, qui racontent leur poignante histoire sur l’album de D-Fi, ne sont pas écoutés. Nous nous sommes bouché les oreilles. Et aujourd’hui, cinq mois après la sortie de l’album, peu sont ceux qui ont écouté ces gens à qui pourtant notre Getoyout a donné la voix. Même si le rappeur est entrain de voir la lumière – ta sanble sa mache kounya –,  peu d’Haïtiens reconnaîtraient entre deux ou trois la voix grave et pourtant très audible du poète révolté, celle d’un homme qui prépare le sentier à un messie qui tarde à venir.

Samuel MÉSÈNE

Donner un like à notre page facebook

À propos Samuel Mésène

Je suis né le 22 novembre 1997 à Saint-Marc. J'ai fait mes études primaires à l'École Mixte Mont des Oliviers de Gazange( Dessalines, Haïti), et mes études secondaires au Collège Méthodiste Libre des Gonaïves. Mon diplôme de baccalauréat en poche, je suis venu à Port-au-Prince en 2016, et j'ai intégré l'INAGHEI, où j'étudie actuellement les Relations Internationales.
x

Check Also

Le Chrétien Haïtien: Entre César et Dieu

Partager sur :Facebook27TwitterLinkedinemailHaïti va mal. C’est un fait. Et je crois que ...