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Fesses
Crédit photo : Buoart

De jolies fesses sur un puceau…

Temps de lecture : 4 minutes

À sept heures et demie du matin, je suis au Carrefour Gérald Bataille ! Ma destination : Delmas 33 et évidemment je suis en retard. Les habitués de ce circuit diront certainement que me retrouver dans cette zone à cette heure et arguer mon retard ne serait que pure folie.  Les chauffeurs de tap-tap deviennent des princes et les motocyclistes précieux. Les plus rapides et les plus costauds arrivent à se frayer un passage dans cette immense foule en attente, les plus braves et dépensiers sautent derrière une motocyclette payant jusqu’à dix fois le prix de la course en camionnette….

À peine me résignai-je à aborder un taxi-moto que j’aperçus une camionnette à quelques mètres. J’accélérai mes pas et j’y sautai promptement. Mon saut apparu comme un signal et à ma suite une vingtaine de gens se battant pour quatorze places….non treize puisque j’en occupais déjà une. En seulement quelques secondes, le tap-tap se remplissait. Pas besoin de préciser qu’aux heures de pointe, la galanterie n’est point au rendez-vous. Les femmes [à part les plus jolies et les mieux sculptées qui gagnent les places de devant] se voient obligées de combattre avec leurs propres armes. Et bien sûr, leur principal atout demeure les répliques et exhortations pouvant amadouer le plus cruel des tortionnaires : « Mèwi…ou genten wè sa pa fouti gen manman ! ».

Il existera tout de même celles qui s’en donneront à cœur joie dans la bousculade collective et arriveront à se frayer un chemin….Eh oui, l’égalité tant prônée se matérialise  dans la course aux tap-tap !

Dans cette camionnette, uniquement des hommes : six écoliers en classes humanitaires, quatre ouvriers se rendant au chantier, un musclé en costume de sport, un cravaté, un cinquantenaire et moi.  Le chauffeur démarra la voiture avant que l’un des ouvriers s’écria tout en tapant des pieds : « Kanpe chofè…et à voix basse….omwen n’a gen yon fi nan machin lan ! ».

Fesses

Une jolie jeune femme, début trentaine, courbes délicates, gestes légers, monta avant de lancer : «  Ahh..pa gen plas ! » L’un des écoliers, apparemment le plus blagueur, la repris en indiquant l’un de ses camarades : « Ne vous inquiétez pas jolie madame. Asseyez-vous sur mon cousin. Il se fera un plaisir de vous soutenir. » La jeune dame sourit, regarda le jeune homme pointé qui machinalement débarrassa ses cuisses de son sac en guise d’invitation. Elle tourna sur elle-même avant de se laisser tomber délicatement sur les cuisses de l’adolescent. Elle articula un gentil merci avant de continuer : «  M pa vle kraze w non… » Le jeune secoua négativement la tête. Le musclé rétorqua : « Si w pa vle kraze l, ou tap chita sou yon moun ki ka kenbe w…ahh ahh ahh… » La voiture démarra…

L’un des ouvriers lança tout en dégustant son pâté graisseux : «  Ooo sa wap di la ?  Li ka renmen jèn gason menm jan e jèn fanm lèpè yo renmen! » Le cravaté, la fougue dans la gesticulation, répondit en désignant le musclé: « Atò! yo ta voye w chèche granmoun… e misye ou tap pran ? Mesye…jis pa chache konprann…e fanm yo diw. » La jolie répliqua gentiment : «  Ooo jis ki kote nou gentan rive la ? Men il a été le seul à m’inviter à m’assoir. »

La suite, vous la connaissez déjà : une longue discussion sur les positions sexuelles et sur le fait que la majorité des femmes étaient masochistes. Évidemment, il était uniquement question des désirs des femmes parce qu’il n’y avait que des hommes grande gorge à en parler et chaque bémol de la jolie demoiselle sonnait à leurs oreilles comme une ruse ou un mensonge. Humm…à croire qu’ils comprenaient les femmes mieux qu’elles se connaissent !

Bien avant le carrefour précédant Rendez-vous 33, le tap-tap saccada sur l’asphalte en mini dos d’âne. La demoiselle écarquilla les yeux, retint son bond pour enfin se tourner discrètement vers son bienfaiteur. Ce dernier esquissa un sourire gêné. Le camarade blagueur ironisa : « Oh cousin, n’est-ce que tu sues ? Sûrement la chaleur provoquée par la vigueur d’un puceau ! »

Le musclé répondit énergétiquement : « Ann ou sou men w…misye do ap monte drapo avan lè la ! »

La demoiselle, voyant le gêne de son bienfaiteur, lança moins gentiment cette fois : « Men sa n gen la ? Pye malere a ap tranble !  Fòk nou konprann sa…li kenbe m lontan ! »

Le cravaté rétorqua : « Wè machè ! E pa nou menm fanm ? »

La fille, sourire aux coins des lèvres, rétorqua : « Ak genyen ? M s’on bèl kreyòl avèk bèl dèyè ! Pye l pa ta tranble…konnenm pa ta rele fanm !  Moun pa bezwen konn afè nou pou sa, pa vre ti cheri ? » L’écolier en sueur, toujours gêné, acquiesça positivement la tête….

Un fou rire éclata dans la camionnette et l’ouvrier au pâté graisseux me pointa du doigt : «  Aaa…nou fè misye ri tou ! Jan l te min… » Le cinquantenaire ,  la fierté dans la voix, balança : « Pou yon moun pa damou peyi sa ! M fout fou pou li mwen menm… Ayiti se sa tou… !! »…

Je descendis quelques mètres plus bas presqu’en face de l’Hôpital La Paix. Le sourire toujours aux lèvres, je me dis en mon for intérieur : Vraiment…Haïti c’est encore le machisme, la corruption, l’impunité ou un Mechans-T accablé pendant qu’un ancien président et actuel sénateur sont couverts ; c’est aussi des saccades sur des routes asphaltées ou des hommes empilés comme des animaux dans le transport en commun ; mais c’est aussi un peuple ne demandant qu’à vivre, riant de sa misère et se fraternisant uniquement à partir de jolies fesses sur un puceau…

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À propos Alain Délisca

Je suis Alain Délisca, un haïtien. Le reste n'est qu'explorations et heurs.
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