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Football et politique : Les trois Grenadiers étaient-ils en Mission d’État ?

Temps de lecture : 14 minutes

Trois des Grenadiers, auteurs d’un parcours remarquable à la Gold Cup 2019, ont été reçus au Palais national, ce mardi 09 juillet. Des photos de ces stars avec le président Jovenel Moïse, épinglé dans une affaire de corruption, ont enflammé la toile, et ont suscité des avis contradictoires chez les internautes. Pour certains, c’est une marque de complicité ou d’endossement. Pour d’autres, c’est un honneur auquel tout sportif a droit et [dans une certaine mesure] ne peut pas refuser, car l’apolitisme est l’une des valeurs du sport.

En fait, depuis les grandes manifestations réclamant la tenue du procès PetroCaribe en passant par la démission du président Moïse, ce dernier a disparu des radars. Toutefois, depuis la victoire de la sélection nationale de football face à Costa-Rica, on avait l’impression que le président, qui a bénéficié d’une trêve non-déclarée, voulait profiter de la bonne prestation des Grenadiers pour se rapprocher de la population, émue.

Malgré leur élimination en demie face aux Aztèques, après un pénalty controversé, les joueurs de la sélection nationale de football sont vénérés de tout le peuple. De retour en Haïti, les quelques-uns libérés par leur club respectif, à savoir Wilde-Donald Guerrier, Duckens Nazon, et ceux évoluant dans le Championnat national, Djimy-Bend Alexis, Dutherson Clerveaux et Steven Saba, ont été reçus comme des princes. En effet, le président a profité de ce moment d’émotions pour « honorer » trois de ces « héros » (Wilde-Donald, Duckens et Steven).

Dans cet article, il est question [d’abord] d’analyser le sport, notamment le football, comme enjeu géopolitique majeur dans le monde contemporain ; ensuite, de comprendre comment le ballon rond est devenu un fait social total, donc un fait politique ; enfin, d’essayer de saisir les enjeux socio-politiques de la rencontre entre les Grenadiers [pré-cités] et le président Moïse.

Géopolitique du football

Le football, comme le sport le plus populaire du monde, est un enjeu géopolitique majeur dans la société moderne. C’est le premier véritable empire du monde globalisé (Boniface, 2018), et comme tel, tout le monde cherche à le conquérir, le contrôler. C’est évidemment cette volonté de conquête qui anime les grandes puissances économiques à investir dans le monde du football. En fait, depuis plus d’une décennie, plusieurs investissements majeurs s’effectuent, observe Pascal Boniface. L’achat des clubs anglais Chelsea par le milliardaire russe Roman Abramovich, proche de Vladimir Poutine, et Manchester City par le vice-Premier ministre des Émirats Arabes Unis Sheikh Mansour ; l’achat du Paris Saint-Germain (PSG) par un milliardaire qatarien ; l’ambition de la Chine de devenir une grande puissance footballistique en y investissant des milliards de dollars, etc. En y investissant autant, les États font du football un instrument de soft power et géopolitique (Nye, 2004). Un choc entre le Manchester et le PSG est le prolongement de la rivalité Émirats Arabes Unis/Qatar ; la Coupe du Monde de 2018 organisée par la Russie ; les débats sur le sort du FC Barcelone en cas d’indépendance du Catalogne ; l’annulation du match entre Israël et Argentine, etc. montrent que désormais on ne peut nier le lien qui existe entre le football et la géopolitique, a conclu Boniface dans son livre Empire foot.

Brève histoire des enjeux (géo)politiques du sport

Ce tournant géopolitique du football, ou plus largement du sport, n’est pas inédit. Déjà dans la Grèce antique, les Jeux Olympiques (JO) étaient considérés comme terrain d’entente entre les cités, mais surtout comme espace de propagande des tyrans. C’est évidemment cette même idée qui a animé Adolf Hitler au cours des JO de Berlin en 1936. Protagoniste de la thèse de la supériorité de la race aryenne, le dictateur a profité de ce grand évènement sportif pour vendre son idéologie. Pour se faire, Hitler a laissé participer les juifs et les noirs aux épreuves, certes, malgré tout son idéologie a quasi triomphé. Les athlètes allemands ont écrasé toute concurrence, en gagnant un total de 89 médailles, largement devant les États-Unis (56). Toutefois, en gagnant quatre médailles d’or, un athlète noir américain a failli ébranler la propagande nazie.

En fait, ces jeux ont été pour Hitler un espace de propagande, mais aussi, ils lui ont permis d’augmenter l’orgueil des allemands et surtout de montrer aux autres nations ce que l’Allemagne était capable de faire. De plus, dans une certaine mesure, Hitler y a utilisé pour vendre son discours haineux, malgré les valeurs olympiques. Ou du moins, même quand sur le terrain de jeu on respectait les idéaux de l’olympisme, dans les tribunes, ces valeurs n’étaient pas au rendez-vous.

Pour rappel, la Charte olympique, qui affirme les principes de l’olympisme, mise sur l’apolitisme, en invitant à « favoriser une société pacifique, soucieuse de préserver la dignité humaine », et interdisant toute propagande pendant les discours ayant rapport au sport. Néanmoins, Camille Beguin (2017) a fait remarquer que l’apolitisme dans le sport est tout à fait illusoire. Il s’appuie sur les motifs d’attribution au pays des évènements sportifs. Par exemple, l’attribution des Jeux Olympiques de 1960 à Rome puis de 1964 est un pardon accordé aux vaincus de la Seconde guerre mondiale ; l’attribution des évènements sportifs majeurs au Brésil (JO 2016, Coupe du monde 2018) traduit la reconnaissance d’un monde multipolaire… D’autres facteurs sont souvent entrés en ligne de compte. Après la Seconde guerre mondiale, le Japon et l’Allemagne n’étaient pas autorisés à participer dans les JO, tout comme l’Afrique du Sud dans les années 60 à cause de l’Apartheid, ou encore l’Afghanistan en 1999 à cause de l’interdiction de pratiquer les sports placée sur les femmes.

Le terrain de foot comme espace d’affrontement

Outre ces faits et enjeux relatés, même la maîtrise du ballon rond est un champ d’affrontement géopolitique. Et, plus largement, le football a toujours été un espace d’affrontement (Correira, 2018). Dans son livre Une histoire populaire du football, Mickaël Correia explique qu’à sa genèse, le football a été le terrain de choc entre les ouvriers et les patrons anglais : un affrontement entre les classes sociales. Le football, comme sport caractéristique du milieu ouvrier, n’a pas tardé à exploser dans les villes comme dans les campagnes ; dans tous les coins du monde, surtout avec l’extension de l’Empire britannique. Peu structuré avant, le ballon rond a accueilli bien vite les valeurs du capitalisme : l’esprit d’équipe, le désir de vaincre, la concurrence et surtout l’affrontement.

Aujourd’hui, comme sport le plus universel et vitrine de la civilisation occidentale, la maîtrise du football par des citoyens d’un pays est un indice qui montre à quel point ils sont civilisés. C’est la raison pour laquelle la Chine, dans sa volonté de devenir première puissance mondiale, rêve aussi de devenir une grande puissance footballistique. Et, cela passe par des investissements massifs dans la formation des jeunes, inaugurant en effet plusieurs centaines d’écoles de football. Les États-Unis quant à eux comptent près d’un million de pratiquants, et dominent le foot féminin. Alors, on comprend que, même sur le terrain de jeu la géopolitique trouve sa place. Le match est, de ce fait, un espace d’affrontement entre les États, et surtout, entre les cultures.

Lionel Pittet (2018), dans un article intitulé En football, la fascination du Brésil, souligne que l’aspect plus technique du football brésilien découle du mariage entre ce sport et la culture brésilienne. L’écrivain Olivier Guez (2014) a remarqué que les attaquants brésiliens jouent de la hanche comme des danseurs de samba et des luttes de capoeira. Les anglais, quant à eux, optent pour un jeu direct, en allant droit au but. C’est-à-dire, en même temps sur le terrain s’affrontent les équipes, les modes de vie, les idéologies, les classes sociales s’affrontent également.

Football comme fait social total

Ainsi, le football est un fait social total, a enfin compris Marc Augé (1998), parce qu’il concerne tous les éléments de la société. Marcel Mauss (cité par Karsenti, 2014) qualifie de fait social total, tout fait qui met en branle la totalité de la société et de ses institutions. En analysant le football, à la suite d’Augé, Christian Pociello (2004) a vu que le football honore cette exigence : il engage les dimensions politiques, économiques, culturelles, sociales, technologiques, etc. et façonne en même temps les diverses formes de ses adeptes.

Aujourd’hui le football est devenu un vaste empire financier qui génère des dizaines, voire des centaines de milliards de dollars. Les clubs sont des multinationales avec des budgets ou des fortunes supérieures à ceux de certains États. Certains joueurs, les meilleurs, s’arrachent à des prix démentiels et reçoivent des salaires stratosphériques. Tout cela montre que le football fait bonne affaire avec le capitalisme. Malgré l’abondance chez les uns, dans l’autre bout du monde – soit en Amérique latine ou en Afrique – de nombreux clubs vivotent, dépourvus d’équipements de qualité, les joueurs sont mal payés (Ramonet, 1998). Ce paradoxe, dont un regard minutieux sur le football haïtien laisserait entrevoir clairement la dualité qui caractérise le système capitaliste. Ces misérables sont, en fait, les oubliés de la prospérité !

Les Tèt kale et le sport en Haïti

Toutefois, il faut souligner que le niveau de développement du sport dépend aussi bien du niveau d’implication des acteurs politiques. Car, pour maîtriser le football – jusqu’à être sur le toit du monde – les puissances footballistiques investissent dans les infrastructures sportives, dans la formation des jeunes, etc. En fait, après 150 ans d’histoire du football dans le monde et plus de cents ans en Haïti, aucun investissement massif n’est encore fait dans ce secteur. Ces derniers temps, la plupart de nos meilleurs athlètes (Nazon, Étienne, Grandpierre, etc.) sont formés à l’étranger, et nos talents se gaspillent dans les rues. Malgré tout, les dirigeants haïtiens, particulièrement les Tèt kale, continuent à savourer fièrement les victoires de ces produits étrangers. De plus, aucun signe ne laisse voir leur volonté d’investir dans le sport. Au contraire, la Fédération haïtienne de football (FHF) se plaint souvent du manque de moyens, surtout pour les sélections de jeunes ; un fond disponible pour la construction de 25 stades de football est gaspillé par ce régime.

Toutefois, le football est important dans l’histoire du régime Tèt kale. En s’appuyant sur l’amour de ce sport des haïtiens, les Tèt kale l’utilisent pour s’approcher de la population surtout au moment des crises. Martelly qui a compris que le football pour les haïtiens est un problem solver a même monté une équipe, La Présidence. S’il a été un atout pour Martelly, il a été le cauchemar de Jovenel, quand le 6 juillet 2018, une défaite du Brésil allait changer la donne et déboucher sur la crise qui persiste encore. Voulant profiter de la rencontre entre le Brésil et la Belgique pour augmenter le prix des produits pétroliers, l’administration Moïse/Lafontant a tout perdu : défaite du Brésil et émeutes populaires qui ont même coûté la tête du premier ministre d’alors Jack Guy Lafontant. Depuis, des manifestations ne cessent de réclamer la démission du président pour la tenue du procès PetroCaribe, une affaire de corruption dans laquelle est épinglé le président Moïse. Après une longue période de turbulence, peut-on dire que le football a sauvé les Tèt kale ?

En fait, pour la tenue des examens officiels, certains protestataires n’ont pas voulu observer une trêve ; des voix criaient même au boycott. Et voilà, depuis la fameuse prestation des Grenadiers face aux Costariciens, une « trêve footballistique » est observée. Le président, muet depuis des semaines, a enfin parlé « de la formation du nouveau gouvernement », entouré des héros, vénéré [jusqu’alors] de tous.

Les Grenadiers, devraient-ils bouder l’invitation du président ?

Les photos du président et des joueurs n’ont pas tardé à déferler la chronique. Pour certains internautes, c’est une formalité, donc il n’y a aucun enjeu politique. Pour d’autres, c’est une prise de position aux côtés des corrompus, voire un acte de trahison.

En 2018, les jeunes Grenadières (U20) ont été reçues au Palais national par le président Moïse après leur participation à la Coupe du monde féminine. Aucun cri d’alerte n’a été entendu. Mais, pourquoi pas les Grenadiers ? En fait, il y a la question du contexte dans les actions. Au moment de la réception des fillettes, il n’avait encore pas eu de Rapport PetroCaribe de la Cour supérieure des comptes et du Contentieux administratif… Face aux scandales de corruption, les Grenadiers ne devraient-ils pas prendre position pour le peuple ?

Plusieurs athlètes internationaux prennent position face à certains gouvernements, certains phénomènes ou certaines idéologies. On peut citer à ce titre, Mario Baloteli, Mohamed Ali, Lebron James, ou encore (actuellement) Megan Rapinoe qui refuse de se rendre à la Maison blanche, malgré le sacre mondial de l’équipe féminine américaine. C’est une question d’engagement ! Pourtant, les Grenadiers, quant à eux, n’ont jamais exprimé leur position. Mais, si l’on se base sur les faits : la rencontre avec le président Moïse, la prise de photos avec le clan Martelly… les concernés (Steven, Duckens, Wilde-Donald) sont « pro-tèt kale » ? C’est-à-dire, ils supportent les corrompus, du coup, ils sont contre le peuple (?).

Le poids de la rencontre entre les Grenadiers et les Tèt kale

Plusieurs sportifs ont déjà utilisé leur popularité pour soutenir une cause, pour intégrer le champ politique, ou pour soutenir un acteur politique. Par exemple, Georges Weah a utilisé sa popularité acquise dans le football pour devenir président du Libéria en 2018 ; Romario est devenu député en 2011, puis, en 2015, sénateur du Brésil… On voit ici le capital sportif comme une capital convertible dans d’autres champs, comme l’a fait Jordan, CR7 ou encore DG77 dans l’économie.

En 1997, Jacques Chirac, alors président de la France, se fait accompagner de Michel Platini pour une tournée en Amérique. Lors de cette tournée, c’est Platini qui a attiré les caméras. Alors, il a donné au président Chirac une meilleure visibilité. N’est-ce pas le même scénario qui est arrivé avec les Tèt kale ? Cette cérémonie est-elle réellement une action hautement politique ? De plus, les Grenadiers, notamment Guerrier et Nazon, réalisent une tournée nationale, monopolisant l’attention de plus d’un. Au cours de cette tournée, par exemple dans le Nord, Nazon, lors de sa rentrée triomphale à Cap-Haïtien, était entouré des éléments du pouvoir, comme le délégué départemental, des directeurs départementaux de différents ministères, du chef de cabinet de la sénatrice Dieudonne Luma Étienne, entre autres. En effet, ils arrivent à distraire la population, monopoliser les regards. Comme « granmesi diri ti wòch goute grès », les Tèt kale en tirent profit. Et s’il s’agissait d’une mission d’État ?

Les réponses à ces questions soutiendront la thèse que je développe tout au long de cet article, selon laquelle le football est politique, même très politique. Comme élément de la culture et soft power, il est un instrument éminemment politique. Il peut unir, tout comme diviser, tel pourrait être le cas pour l’instant en Haïti. Malgré tout, le football restera au tréfonds des cœurs, comme le siège de meilleures qualités de l’être humain : la solidarité, la camaraderie, la solidarité, le générosité, etc. Malheureusement, il est aussi le siège de tous les défauts (agressivité, violence, fanatisme, tricherie, corruption) et un instrument de propagande.

Micky-Love Myrtho Mocombe

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Références
Augé, M. (1998 [1982]). Un sport ou un rituel ?, Manière de voir (Le Monde diplomatique), n° 39 (Football et passions politiques), mai-juin : 74-78.
Beguin, C. (2017, 15 octobre). La géopolitique des Jeux Olympiques. Major-prépa, Repéré à major-prepa.com
Boniface, P. (dir.), (1998). Géopolitique du football. Bruxelles : éditions Complexe.
Bouet, M. (1968). Signification du sport. Paris : Éd. Universitaires.
Correia, M. (2018). Une histoire populaire du football. Paris : La Découverte.
Defrance, J. (2000). La politique de l’apolitisme. Sur l’autonomisation du champ sportif. Politix, 50 (13), 13-27.
Defrance, J. (2006 [1995]). Sociologie du sport. Paris : La Découverte.
Guez, O. (2014). Éloge de l’esquive. Paris : Grasset.
Karsenti, B. (1994). Marcel Mauss : Le fait social total. Paris : PUF.
Martinache, I. (2010, 17 juin). Le football au prisme des sciences sociales. La vie des idées.
Nye, J. S. (2004). Soft Power : The Means to Success in World Politics. Jackson: Public Affairs.
Pittet, L. (2018, 17 juin). Football et fascination du Brésil. Le Temps, Repéré à letemps.ch
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À propos Micky-Love Mocombe

J'ai étudié la sociologie et les sciences de l'éducation. Je suis blogueur, rédacteur à Balistrad.
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