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M. Fritz Deshommes à l'émission Rendez-vous Économique animée par l'économiste Kesner Pharell

Fritz Deshommes remporte la 17e édition du prix Joseph D. Charles

Temps de lecture : 9 minutes

L’écrivain et chercheur Fritz Deshommes est le gagnant du prix Joseph D. Charles 2019. Son livre « Haïti La nation écartelée : entre plan américain et projet national » (Editions Cahiers Universitaires, 2006) a raflé la 17e édition de ce prix aux dépens des neuf autres titres présélectionnés. Dans une interview accordée à Balistrad, le membre de l’ « Akademi Kreyòl Ayisyen » se dit enthousiasmé d’avoir reçu ce prix, déjà décerné à Lyonel Trouillot, Yanick Lahens, le regretté mémoire Claude Pierre, et à tant d’autres écrivains haïtiens.

Auteur de plus d’une dizaine d’ouvrages, l’économiste et professeur Deshommes s’est désormais taillé une place dans les annales de ce prix décerné depuis 17 ans pour honorer la mémoire de Joseph D. Charles, l’une des figures de la gent intellectuelle de Limbé. Quant à la remise de ce prix, ce sera pour le vendredi 20 décembre 2019 et la bibliothèque Georges Castera de Limbé sera le théâtre de cette cérémonie. Balistrad, dans le souci de savoir plus sur l’ouvrage, notamment sur les différentes thématiques traitées, a interrogé le professeur Fritz Deshommes.

Entrevue avec le lauréat du Prix Joseph D. Charles 2019, le professeur Fritz Deshommes

Propos recueillis par Billy Doré

Balistrad : Avec quel sentiment avez-vous reçu le prix ?

Fritz Deshommes : J’étais d’abord très surpris quand j’ai reçu la nouvelle. Je ne m’y attendais vraiment pas. Je n’étais pas très branché sur cet ouvrage paru il y a déjà plus de 10 ans, “Haïti : La Nation Ecartelée / Entre Plan Américain et Projet National », même s’il figure parmi mes productions les plus citées,et que j’ai dû en faire une deuxième édition, il y a 3 ans, en 2016. En réalité, en ce mois d’octobre 2019, mois du créole, je me préoccupais beaucoup plus de mon dernier ouvrage en créole « Sou Chimen Akademi Kreyol Ayisyen » et j’ai dû annuler tous les rendez-vous programmés pour en assurer une meilleure diffusion compte tenu de la conjoncture. Je n’y pensais donc pas.

Mais une surprise très agréable. Le prix Joseph D. Charles a été auparavant attribué à des personnalités très prestigieuses du monde littéraire et intellectuel haïtien et étranger dont Franketienne, Yanick Lahens, Lyonel Trouillot, Claude Pierre, Jean-Claude Fignole, Gisele Pineau. Je ne peux que me sentir très honoré de me retrouver parmi ces sommités.

Je suis heureux que ce soit cet ouvrage non seulement parce que je le considère comme étant l’un de mes meilleurs mais surtout parce que, dans cette conjoncture de crise, de questionnements, de désespérance profonde, il aborde justement la plupart des problématiques actuellement en débat, propose des réponses et offre des raisons de garder le cap et de continuer à croire à des lendemains meilleurs pour notre pays et notre population désabusée, appauvrie et traumatisée.

Balistrad : Être parmi les récipiendaires de ce prix qui honore la mémoire de l’un des intellectuels remarquables du Nord. Qu’est ce que cela veut dire pour vous ?

Fritz Deshommes : C’est encore l’une des raisons de la valeur de ce Prix. Quand je lis la biographie du Professeur Joseph D. Charles, le moins que l’on puisse dire est qu’elle est impressionnante. Avocat, journaliste, écrivain, professeur d’université, plusieurs fois ministre, diplomate, plusieurs fois ambassadeur, jusqu’à assurer la vice-présidence de l’Organisation des Etats Américains, peu d’Haïtiens, et même d’hommes en général, peuvent se targuer d’une carrière aussi brillante et aussi fructueuse. Dans cette conjoncture de déprime et de découragement, il est bon que la mémoire des citoyens de si grande valeur soit honorée et offerte à la jeunesse et au pays comme modèles, comme références, comme repères. Surtout qu’il s’agit de quelqu’un qui nous vient de la province, du Limbé, du Nord héroïque.

Car trop souvent nous avons tendance à retenir des noms en provenance de la République de Port-au-Prince et à négliger des valeurs tout aussi sures que des personnalités à la dimension du Professeur Joseph D. Charles.

Pour moi, cela prend un sens tout particulier. J’ai toujours été un défenseur de la décentralisation qui devrait permettre d’identifier, de reconnaitre et de valoriser toutes les ressources de tout le pays, y compris les ressources humaines. Et je suis de ceux qui croient que l’un des leviers de cette décentralisation est la disponibilité de ressources humaines qualifiées et valorisées dans tout le pays, pas seulement à Port-au-Prince. C’est l’un des plaidoyers de cet ouvrage « Haïti La Nation Ecartelée / Entre Plan Américain et Projet National ». Et c’est l’objet de mon autre ouvrage intitulé : « Décentralisation et Collectivités Territoriales en Haïti/ Un Etat des Lieux »

Balistrad : « La Nation Ecartelée », votre ouvrage qui vous a valu ce prix, de quoi parle le livre ? Quelle en est la thématique dominante ?

Le titre complet de l’ouvrage est le suivant :

« Haïti : La Nation Ecartelée / Entre Plan Américain et Projet National ». Il nous révèle une grande partie du contenu. Il nous apprend dès le départ que :

Il existe un Projet National Haïtien ;

Il existe un « Plan Américain » pour Haïti ;

Les deux visions s’opposent et semblent fonctionner comme un jeu à somme nulle, dans une nation qui tourne en rond, écartelée.

L’ouvrage fournit un luxe de détails sur les conditions d’élaboration de ces deux visions ainsi que leur contenu.

Le Projet National, né du vaste mouvement démocratique et populaire des années 1986-1987 se proposait de « Changer l’État » et le mettre au service de la Nation. Il prône des orientations politiques, économiques, sociales, culturelles très claires et très précises, que l’on retrouve dans un ensemble de documents, ceux notamment publiés dans l’ouvrage,  et consacrés pour la plupart par la Constitution haïtienne de 1987. Il vise à l’émergence :

D’un État fort, décentralisé, démocratique, souverain, au service de la population tout entière ;

D’une économie orientée prioritairement vers la satisfaction des besoins de base de la population, protégeant et promouvant la production nationale et l’environnement, valorisant les ressources nationales, génératrice massive d’emplois rémunérateurs et productifs et de croissance équitable et durable. La Réforme agraire, l’élimination des monopoles privés y figurent en bonne place ;

D’une société, conférant à tous ses membres les mêmes droits, les mêmes obligations, les mêmes opportunités, dans laquelle les besoins de base sont satisfaits pour tous les citoyens, y compris l’alimentation, le logement, l’éducation. Le droit au travail, à la santé, à  l’éducation, à l’information, sont garantis par l’État.

Le « Plan Américain pour Haïti » est celui des bailleurs de fonds d’Haïti, élaboré dans les officines du FMI, de la Banque Mondiale, de l’USAID, de la BID, de l’UE. Il se compose d’un ensemble de recettes passe-partout, à l’usage des nations pauvres auxquelles sont recommandés / imposés :

La privatisation des entreprises publiques;

La libéralisation du commerce extérieur et des taux d’intérêts ainsi que l’uniformisation des tarifs

La réduction du rôle de l’État à sa plus simple expression et même en deca;

Une production orientée vers l’exportation;

La réduction des dépenses sociales;

Le règne des ONG remplaçant l’État dans plusieurs de ses fonctions régaliennes.

En dépit de la légitimité et de la légalité dont se prévaut le Projet National, les politiques publiques mises en œuvre de 1987 à nos jours ont privilégié les recettes du Plan Américain. Il en résulte aujourd’hui en 2019 un Etat faible, sous tutelle étrangère, jurant surtout par la République de Port-au-Prince et mis au service d’intérêts trop souvent inavouables. Une économie en déclin permanent, avec des taux de croissance per capita négatifs, des monopoles privés renforcés et une monnaie nationale dont la décote est tout simplement alarmante. Une société encore plus inégalitaire et segmentée, dont la majorité des citoyens est privée des services les plus élémentaires et vit dans un désespoir tel que l’expatriation parait être la solution idéale.

L’ouvrage s’inscrit en faux contre l’argument qui tend à faire croire que nous ne savons que faire de notre pays et que nous n’avons pas de projet. Il montre plutôt que nous disposons d’un Projet National, conçu et élaboré depuis déjà 30 ans que nous n’avons pu mettre en œuvre compte tenu du rapport de forces entre la majorité de la population et un consortium d’acteurs nationaux et étrangers composé essentiellement de bailleurs de fonds traditionnels et de l’oligarchie économique, politique et intellectuelle nationale. Ces derniers ont toujours mis dans la balance tout le poids de leur puissance économique, financière, politique, diplomatique et militaire pour faire échouer le Projet National et imposer leur propre projet au rythme de nos crises et de nos instabilités.

L’ouvrage conclut à la nécessité de revenir aux fondamentaux du Projet National lequel devrait désormais inspirer les politiques publiques à mettre en œuvre et le nécessaire dialogue entre les forces vives de la nation.

Balistrad : Avez-vous un mot à placer à l’égard des initiateurs de ce prix ?

Fritz Deshommes : Nous devons rendre un hommage appuyé à la vision, la générosité, le dynamisme et l’efficacité des initiateurs de ce Prix. Je pense à tout un ensemble d’initiatives dont se prévaut une toute petite bibliothèque de province destinées à encourager et célébrer le livre, les lecteurs et les créateurs. Et ceci avec très peu de ressources. La Bibliothèque Georges Castera du Limbe, Livres en Liberté, plusieurs bibliothèques de province, etc. Sans compter ce Prix Joseph D. Charles qui met a l’honneur des auteurs méritants, des ouvrages de valeur tout en attirant l’attention sur cette petite ville et ses grands hommes, dont justement l’éminent Joseph D. Charles.

Dans cette perspective, on ne peut ne pas citer l’animateur principal, le moteur, le pilote de toute cette machine mise en marche pour le Livre et les createurs, le poète Clément Benoit, fondateur et directeur général de la Bibliothèque Georges Castera du Limbé qui mérite toutes nos félicitations et toute la reconnaissance du monde du livre haïtien.

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À propos Billy Doré

Je suis Billy Doré. Journaliste. Etudiant en Sciences Politiques à l'INAGHEI et en Sciences Juridiques à l'EDSEG de l'Université d'Etat d'Haïti.
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