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[OPINION] Justice, concours de beauté, sport | Haïti au cœur du colorisme

Temps de lecture : 7 minutes

Ces dernières semaines, la toile a débordé de publications et de commentaires de toutes sortes concernant un sujet qu’on n’arrive toujours pas à cerner chez nous. Les Noirs, en général, sont toujours à cran les uns contre les autres et surtout pour cette question de carnation. Haïti n’y fait pas exception. J’ai moi-même grandi avec le surnom « ti grimèl ». Je peux vous avouer que j’ai toujours détesté ça! Imaginez alors ma réaction lorsque cette question, ô combien récurrente, crache sur le concours de beauté le plus en vue en Haïti ou sur une descente fructueuse de la Police Nationale. Cependant, les comparaisons des lanceurs d’alerte, justifiées ou non, laissent penser que notre société est grandement marquée par la question de couleur.

Avant que vous poursuiviez votre lecture, je vais vous demander un effort, rien qu’un tout petit. Voyez-moi comme une simple Haïtienne. Ne m’identifiez pas au teint de ma peau ! Je suis Haïtienne, une Noire, en me basant sur la première Constitution haïtienne (Constitution de 1805) faisant de tous les Haïtiens des noirs.

Contexte

Quand certains joueurs de la sélection nationale de football sont revenus, beaucoup étaient contents. Cependant, chez plus d’un l’euphorie a subitement cessé lorsque trois d’entre eux se sont rendus au Palais national pour rencontrer le Président Jovenel Moïse. Plusieurs commentaires de gens déclarant que c’était une absurdité qu’il n’y ait eu que ces trois (Nazon, Guerrier et Saba) à être présents et ce,malgré les explications de la Fédération Haïtienne de Football. La question était claire: pourquoi les autres à la peau plus foncée n’étaient pas invités ? Il faudra préciser, à ce propos, que ces trois joueurs étaient les plus en vue et qu’il n’y avait que Saba à avoir la peau beaucoup moins foncée.

De plus, quand un post de Bongú est sorti pour dire qu’il allait nous donner notre boîte de lait avec les couleurs locales, sous la demande du peuple, certains se sont enflammés pour crier au racisme, parce que le mannequin ressemblait beaucoup plus à Steven Saba qu’à un Haïtien typique. Ces mêmes personnes qui louaient ses performances sur le terrain le crucifiaient pour son teint clair. À noter que Bongú utilise le même mannequin pour le Brésilien, le Français, l’Argentin et le Hollandais.

Miss Haïti ! Hormis le fait que la Miss Haïti Univers 2019 soit de la diaspora, le fait qu’elle ait le teint plus clair que la plupart des autres concurrentes a envenimé les discussions. Certaines personnes qui demandaient que la diaspora s’implique davantage dans la représentation des Haïtiens au niveau international sont celles qui critiquent le choix du jury parce qu’elle a un cumul de nationalité, participé à plusieurs concours de beauté dans différents pays et enfin [vous avez deviné] parce qu’elle a le teint clair.

Enfin, la goutte d’eau de trop, l’arrestation de l’un des chefs de gang les plus recherchés, Arnel Joseph. Les photos et vidéos de son arrestation sont plus que choquantes. De grandes bavures policières. Un bandit, aussi sanguinaire soit-il, a droit à la protection réservée à toute personne. Très vite, des comparaisons ont enflammé la toile. Des photos de Clifford Brandt ou des mercenaires de la BRH sont venues alimenter un débat jamais clos. Les mercenaires et Brandt auraient, du fait de leur teint, reçu un traitement normalement réservé à toute personne.

Explications

Il s’agit de survivances de tares coloniales associant la couleur de peau à un degré d’humanité. Le Noir n’était pas considéré comme un homme mais une chose. Le métis non plus ne voyait pas en son demi-frère Noir un homme mais le nègre, l’animal. Parallèlement, le métis, était considéré comme un sous-homme à cause du mélange du noir et du blanc.

L’explication est aussi économique. La couleur renvoie à une certaine situation sociale. Aujourd’hui encore, l’élite économique haïtienne est majoritairement considérée comme la population à teint clair. On s’étonne presque de voir un noir aisé.

Ces considérations sont tellement ancrées dans le psyché haitien que les policiers reproduisent, sans le savoir, des jugements liés au faciès. Sinon qu’est-ce qui expliquerait qu’ils traitent aussi bien Brandt ou les mercenaires en ayant souvent soin de se recouvrir le visage ? Raisons sécuritaires ? Rien ne les empêchait d’en faire autant pour Arnel. Vous direz qu’un policier aurait toujours peur des représailles d’un homme bien côté économiquement et politiquement. Entre nous, Arnel l’était aussi.

Ainsi, une victoire haïtienne, une avancée de la justice se voit colorée. Les foncés auront tendance à prendre leur pourcentage, les teints clairs aussi. Au final, le pays se retrouve amoindri. Une situation que Dessalines et les Constituants de 1805 avaient anticipée en déclarant que les haïtiens sont connus sous le générique de Noirs.

Définition de l’Haïtien

Ce que moi je sais, c’est que le teint de ma peau ne me rend pas moins Haïtienne qu’un autre à la peau plus foncée ! Une personne au teint foncé n’est pas plus Haïtienne que moi ! En fait, quel taux de mélanine devrais-je avoir dans le sang pour être considérée Noire ? Je me pose la question encore et encore. Chez le Blanc, je ne suis pas assez claire donc je suis noire. Chez moi, mon teint n’est pas assez foncé pour être noire… En République Dominicaine, on ne peut qu’être Haïtien en ayant la peau foncée. Mezanmi, kisa mwen ye ? Di m souple !

Il nous faut déjà surmonter les obstacles des classes et du teint pour arriver à une véritable définition de l’Haïtien. N’est-il pas temps que nous mettions ces histoires de côté pour l’avancement de notre pays ? Un autre essai à la 1805!

Nous sommes tous Haïtiens au final. La disposition de coeur sincère à faire progresser le pays, l’attachement et le sentiment d’appartenance, le désir de s’impliquer devraient être les seules conditions appelées à définir un Haïtien typique. Ce qui entraînerait le respect des droits liés à tout haïtien et ce, sans considération de la classe sociale ou de la couleur du cutané.

La victoire ne sera pas pour demain. Beaucoup au teint clair, on ne peut l’ignorer , profitent de ce soit-disant avantage pour faire du tort aux autres. J’ai été temoin de certains comportements: des personnes au teint clair regardant de haut ou refusant de s’asseoir à côté de compatriotes au teint plus foncé. Ces comportements, il faut les dénoncer avec la plus grande véhémence! Le racisme d’un blanc est déjà trop lourd à supporter ale wè les considérations du teint pou ayisyen parèy nou ! Il faudra aussi couper court aux pratiques des employeurs recrutant sur le teint de la peau ou des gens se basant la peau pour déterminer le niveau d’instruction ou d’éducation.

Cette histoire de pitit Dessalines et pitit Pétion, plus de deux cents ans après, montre que nous sommes loin de sortir de l’auberge. Le colorisme est un phénomène qui nous divise et je vous assure que si nous ne nous reprenons pas, – une victoire, une avancée de la justice, nos fiertés et enfin – nous disparaîtrons! Ce problème ne date certainement pas d’hier. Alors, nous de la nouvelle génération, allons-nous jouer à l’autruche ? Allons-nous continuer à patauger dans la bêtise ?

Ke m grimèl, ke w nwa, Ayisyen an se pa melanin ki bay li, se san k ap koule nan venn nou !

Ramona Joëlle

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Remerciements spéciaux à Fincy Pierre et Alain Delisca
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À propos Ramona Joëlle Adrien

Je m'appelle Ramona Joëlle Adrien, je suis étudiante, finissante, en Ergothérapie à la Faculté des Sciences de Réhabilitation de Léogâne. Je suis une mordue des livres; passionnée des arts, de la musique et du volley-ball. Écrire est pour moi un moyen de m'echapper et m'isoler du monde ou de partager ce qui se passe au fond avec l'extérieur.
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