Koukouy

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« J’ai honte de mon pays », « Ce pays me retarde ! » me sortaient la même semaine deux personnes pour qui j’ai la plus haute estime. Entre nous, comment ne pas avoir le cœur révulsé devant les cas Fhéthière, Lambert ou Delva ? Comment garder son calme quand chats, lapins et cabris sont aux commandes ? La situation est telle que nous oublions que les haïtiens sont aussi capables de bonnes choses. Alors, au lieu de vous parler des scenarios « peyi lòk » que vous connaissez ou subissez mieux que moi, au lieu de nous étaler sur la réouverture manquée des classes ou l’ènième discours manqué du Président, permettez que je vous emmène sur la voie pavée des actions rares non à la Shalom mais à l’haïtienne…

Juillet, dix heures du matin, Avenue Jn-Paul II, une jeune femme aborde une adolescente en uniforme en larmes : «  Pourquoi pleures-tu ? Pourquoi n’es-tu pas en salle d’examens ? » Elle lui expliqua alors qu’elle devait, en temps normal, être en salle d’examens. Cependant, son école (non les moindres) a jugé bon de garder sa fiche parce qu’elle n’était pas en mesure de s’acquitter d’une balance de cinq mille gourdes. L’école est avant tout une entreprise au même titre que nos hôpitaux. Ces derniers laissent souvent mourir leurs patients faute d’argent. Comme quoi la vie aurait un quelconque prix ! Bon… chez nous, on parlera sûrement, avec cette manie à la généralisation, du prix de l’inconséquence, de l’indifférence ou tout simplement les deux.

Heureusement pour cette fille, la jeune femme qui l’avait abordée était aussi enseignante ou tout simplement une haïtienne voulant aider. Après l’avoir suffisamment écoutée, la jeune enseignante entreprit alors de discuter avec les responsables de l’école. Le ton avait un peu monté. Ah vous savez… ces jeunots habités par la témérité juvénile et le rêve de changer le monde ! Elle pensait utiliser ses influences en leur sortant son badge car elle était aussi contractuelle au ministère de l’éducation. Son seul argument : « Vous ne pouvez pas pénaliser un enfant de philo pour seulement cinq milles gourdes ! » On lui apprit alors qu’il n’était pas du ressort du ministère d’intervenir en pareille matière (Il s’agit d’un contrat d’adhésion entre l’institution et les responsables de l’élève. Le ministère ne peut que fixer les seuils par le biais d’une loi – la loi sur les frais scolaires par exemple). Impuissante, elle appela sa mère, elle aussi enseignante, qui lui ordonna de rester en dehors de cette affaire. Hum… on parle souvent de la sagesse des vieux mais, franchement, je ne crois pas qu’ils soient vraiment plus sages : ils ne font que se ramollir avec le temps. Naturellement, elle ignorera l’ordre de sa mère. Témérité juvénile oblige.

Elle demanda alors à sa nouvelle protégée de se rendre à son centre d’examens et de s’assurer de réussir tous les autres examens. À onze heures du matin, elle venait de rater les deux premiers. Le temps de passer à la banque, de faire la queue, à midi, elle était déjà de retour pour régler la balance de l’élève. Au moment où elle s’apprêtait à laisser l’économat, l’une des secrétaires lui lança : « A… madam ! Ou pa nenpòt ki moun non ! »
– Poukisa w di sa ?
– Chaje blofè deyò a wi !

Elle se contenta de lui esquisser un sourire en signe d’au revoir.

Les jours suivants, elle la chercha dans son centre d’examens mais sans succès. Elles avaient omis d’échanger leurs noms et contacts peut-être parce qu’il y avait sûrement plus important à faire. Résultat ? La jeune enseignante passa plus d’un mois à se demander si son action avait été vaine.

En septembre, la jeune enseignante, étudiante finissante en éducation, devait se rendre à son université pour rencontrer son directeur de mémoire. Elle entendit la voix insistante allant crescendo d’une jeune fille : « Madame… madame ! » Elle se décida enfin de se retourner pour apercevoir sa protégée. Des secondes de silence suivies de larmes de reconnaissance et de contentement. Les deux jeunes femmes s’embrassèrent. Elles échangèrent quelques minutes. Elle lui expliqua alors qu’elle avait été admise à l’université et profita surtout de leur rencontre pour lui témoigner sa gratitude. Ce qui, évidemment, signifie qu’elle avait réussi malgré les deux premiers examens manqués.

Au pire, cette jeune enseignante aura évité au pays une ènième frustrée…

Action rare ? Répondrez-vous ! Elles sont nombreuses les histoires de citoyens aidant les adolescents à récupérer leurs fiches et ce de façon désintéressée. Vous penserez aussi qu’un État garantissant le minimum à ses citoyens n’obligerait pas certains à se retrouver dans des situations où ils devraient se faire aider – surtout en matière éducative -. Vous avez raison. Entre temps, cette jeune enseignante ou tous ces citoyens sans paillettes, sans projecteurs sont des petites lumières, des koukouy comme on dit chez nous ! Je les appelle koukouy non parce qu’ils agissent de façon purement égoïste mais parce qu’ils ont su émettre des rayons d’espoirs durant les heures les plus sombres.

À ces koukouy, continuez d’émettre ! Vos actions tiennent Haïti debout. Ne vous méprenez plus – les prières sont peut-être inefficaces, les transferts d’argent, peut-être moins ! Une chose est cependant sûre, ces koukouy, à défaut d’être des révolutionnaires sont le caillou dans la botte du général retardant la marche de l’armée de l’anéantissement. Ils sont scrupulus, des lanceurs d’alerte. Le temps pour nous de nous réveiller et de décider de l’avenir d’Haïti.

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À propos Alain Délisca

Je suis Alain Délisca, un haïtien. Le reste n'est qu'explorations et heurs.
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