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© Le Nouvelliste | Jeanty Junior Augustin

Le monopole de la violence légitime n’échappe pas au contrôle de l’État haïtien  

Temps de lecture : 7 minutes
Depuis quelques mois, nous assistons en Haïti à une augmentation exponentielle des actes de banditisme. Les habitants des quartiers populaires, du pays en général, vivent dans la peur, entre les griffes de la mort. La situation semble échapper au contrôle des forces de l’ordre : plusieurs dizaines de policiers ont été tués ces dernières années, et d’autres sont protégés par des chefs de gang. Face à un tel problème, la population est de plus en plus terrorisée, personne n’est épargné. Aujourd’hui, les nouvelles d’assassinat, de massacre, d’affrontement entre gangs armés, ou entre gang et les forces de l’ordre « légitimes » sont très courant. De plus, les différentes opérations menées par la Police Nationale d’Haïti (PNH) échouent tout simplement, du moins n’apportent pas grand-chose.

L’État [vu comme les hommes d’État], qui devrait assurer la sécurité de la population, est très vulnérable. Les tentatives d’assassinat subies par l’équipe du président Jovenel Moïse en témoignent. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la violence n’échappe pas au contrôle de l’État haïtien. En fait, comme un État démophage, l’État haïtien arrive à créer des machines thanatologiques, des machines pour tuer le peuple. Du moins, [des machines] pour tuer les plus robustes et les rebelles, ceux qui ne succombent pas à la faim, aux maladies entre autres. C’est dans cet arsenal de nécromachines que l’on trouve les machines de guerre, ces institutions militaires ou paramilitaires spécialisées dans le domaine de la répression au service des leurs membres ou des États (Deleuze & Guattari, Capitalisme et schizophrénie, 1980). L’État peut toutefois se transformer en machine de guerre, s’approprier pour lui-même une machine de guerre existante ou aider à en créer une. (Mbembe, Nécropolitique, 2006)

En fait, l’État haïtien a une étroite histoire avec ces institutions paramilitaires. Et, au cours de ces cinquante dernières années leurs relations deviennent de plus en plus solides, au point que chaque gouvernement crée, s’approprie ou aide à créer une institution paramilitaire. Tel fut le cas des  Tontons macoutes  des Duvalier, des  Chimères  de Jean-Bertrand Aristide, ou bien avant, des  Zinglins  de Soulouque. De fait, ces groupes ne sont que les plus visibles. Ces derniers temps, plusieurs chefs de gang révèlent leurs liens avec les politiques. Pour avancer des hypothèses sur cette question, on peut se demander : qui finance les gangs ? Ces machines de guerre, elles travaillent pour qui ?

Dans un article paru au quotidien Le Nouvelliste (2018) Thomas Lalime fait l’état d’une vraie lutte pour la séparation du territoire entre les chefs de gang, et d’une lutte à l’intérieur de ces institutions. De plus, Lalime montre que la fonction de chef de gang est très lucrative. Ces chefs mènent une vie luxueuse ; ils ont des employés (appelés « soldats ») à payer ; une population « protéger », disons mieux, à contrôler. Et, comme source de financement, ces machines de guerre obligent les institutions, les camionneurs, les marchands de leur zone d’influence à payer une rançon pour leur protection ; collecter les recettes pour les institutions étatiques, l’Électricité d’Haïti en particulier ; ou quelquefois, cambrioler ou perpétrer des braquages, ou des actes d’assassinat téléguidés.

La vraie fortune des chefs de gang découle du champ politique. Ces derniers temps, à travers leurs interventions dans les médias, plusieurs chefs de gang (Anel, Bougòy, ainsi connu) retracent leur rapport avec des hommes politiques. De plus, à travers son track Diskou revolisyon (2018) le rappeur Blaze One révèle certaines formes d’utilisation des gangs par les hommes politiques, dans les périodes électorales ou en cas de nécessité pour créer du chaos. En fait, deux considérations peuvent aider à comprendre leurs relations aux champs politiques. D’une part, quand l’État est mieux équipé que les gangs et peut garantir le bien-être du plus grand nombre, sa relation avec les gangs est relativement distanciée. Dans ce cas, les gangs sont chassés par les forces de l’ordre… Dans le cas contraire, où les machines politiques sont devenues moins influentes, les gangs sont des machines de guerre des politiques, des organisations manipulées par des « boss » du champ politique (Sanchez-Jankûwski, 1998).

Le développement de ces relations peut être considéré comme une forme de délégation d’une partie du monopole de la violence politique, une délégation du bio-pouvoir. Le contrôle de la violence physique, qui requiert un ensemble d’institutions bien structurées et équipées, a un coût considérable que l’État, par son désintérêt pour la cause populaire, n’est pas disposé à payer. De plus, la présence de ces groupes dans les milieux populaires est nécessaire pour l’accomplissement de son projet d’apartheid social. Ils sont des instruments actifs du système, participant activement dans les compétitions électorales, l’incendie des marchés, l’élimination des gens jugés nuisibles, ceux qui menacent le système… Ces raisons et bien d’autres font de ces groupes des éléments indispensables dans le champ politique haïtien ; du moins, tant que l’État reste au service de l’élite rétrograde, sans penser à la création d’un horizon d’attente pour les masses.

Les relations entre l’État et les gangs sont avant tout d’ordre socio-économique et d’intérêt politique (Sanchez-Jankûwski, 1998 : 333). Dans une certaine mesure, les hommes politiques utilisent les gangs pour maintenir leur pouvoir politique, ou encore pour maintenir, malgré les différents mouvements populaires, l’homéostasie sociale. Et, en retour, les hommes politiques octroient aux gangs certains avantages, ou des moyens pour réaliser leur tâche. Aujourd’hui ce n’est pas étonnant que certains chefs de gang détiennent des voitures immatriculées Service de l’État, des armes que même les forces armées légales du territoire ne possèdent. Ces dispositifs ne sont que des indices qui peuvent prouver leur relation avec d’autres secteurs, l’État en particulier.

Au lieu de penser à une relation d’inimitié entre l’État et les gangs, Emerson Jean-Baptiste (2017) souligne plutôt une forme de renversement de l’ordre établi, ou du moins d’un pouvoir alternatif, ou encore plus d’une substitution de l’État par les gangs, tout en générant d’étroites relations. Les frontières entre l’autorité étatique et celle des gangs sont relativement définies. L’État, qui existe pour une partie très limitée de la population, est absent dans les quartiers populaires, les milieux ruraux, laissant même penser à une société sans État. Face à cette volonté d’abandonner les masses, ou son incapacité, l’État haïtien abandonne une grande partie du territoire ; en établissant une souveraineté très limitée. En effet, les gangs séparent les espaces sociaux vides, instaurent leur autorité de concert avec l’État. Ou du moins, soit l’État s’en approprie pour lui-même les gangs déjà existés, soit qu’il les crée. Ce qui est certain, il y a un fort lien entre les gangs et l’autorité étatique.

En ce sens, on peut déduire que les territoires contrôlés par les gangs ont été concédés par l’État (Jean-Baptiste, 2017 : 177). Et, il montre comment les gangs étendent leur pouvoir aux différentes fonctions de l’État. Les populations des différentes grandes zones d’influence se soumettent à leur chef respectif ; elles vivent la violence comme l’exercice d’un pouvoir légitime au point que les victimes ne déposent même pas de plaintes. Dans le processus de remplacer l’État, les groupes armés se présentent comme protecteurs de leur population des [autres] prédateurs, l’État en particulier. De plus, ils investissent dans le social, parfois en se comportant comme des Robin des bois ; en distribuant de l’argent dans les quartiers pendant les périodes festives. Et, outre les sources de financement précitées, l’argent dont disposent les chefs de gang provient de la politique (et des narcotrafiquants).

Comme autorité « locale », les chefs de gang ne sont pas libres, ou du moins, ils ont des comptes à rendre aux politiques, en fonction de la mission qui leur a été conférée. D’où la réalité de la durée relativement courte de leur vie, ou de leur arrestation en temps voulu, au cas où ils dérangeraient le système. Ils sont en effet des employés du champ politique, du moins des ramifications de l’État. Les gangs sont alors des machines de guerre, des institutions paramilitaires liées à l’État, qui l’aide dans le contrôle de l’espace social, et dans le maintien de l’ordre social. Ceci montre que la violence légitime n’échappe pas au contrôle de l’État haïtien. Les gangs sont des ramifications de l’État, du moins, des politiques.

Micky-Love Myrtho Mocombe

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Références bibliographiques
Deleuze, G. & Guattari, F. (1980). Capitalisme et schizophrénie. Paris : Minuit.
Jean-Baptiste, E. (2017). Violence et rapport social dans le milieu urbain haïtien : les cas de Cité Soleil et de Martissant, 2004-2012 (Thèse de doctorat en sociologie). Université du Québec à Montréal.
Lalime, T. (2018). « D’où vient la fortune des chefs de gangs ? » Le Nouvelliste, 16-04-2018, https://lenouvelliste.com/m/public/index.php/article/186106/dou-vient-la-fortune-des-chefs-de-gangs (Consulté le 18-11-2018).
Mbembe, A. (2006). « Nécropolitique », Raisons politiques 2006/1 (no 21), p. 29-60.
Sanchez-Jankûwski, M. (1998). « Les gangs et les pouvoirs politiques locaux », In CURAPP, La politique ailleurs. Paris : PUF.
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À propos Micky-Love Mocombe

Né en 1995 à Borgne, j'habite à Cap-Haïtien. J'étudie la sociologie au Campus Henry Christophe de Limonade. Je suis blogueur, poète...
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