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Le pseudo-érotisme de nos jeunes poètes haïtiens: Un mal pour la poésie

Temps de lecture : 4 minutes

« Sexe ne fait pas poésie », ai-je dit un jour

Parfois je retourne sur des œuvres, celles qui en valent la peine, soit pour mieux imprégner leur beauté ou pour mieux en saisir l’essence. Il était primordial pour moi de revoir l’Art poétique de Boileau cette semaine. C’est un manuel pour tous les artisans de la plume ou ceux qui aspirent à l’être. Je revois aussi le livre de Rainer Maria RILKE, Lettres à un jeune poète, véritable leçon initiatique, publié, en 1929 — un peu moins de trois ans après sa mort. Je me rappelle encore des bouts de phrases de Dany retrouvées dans l’Enigme du retour, Journal d’un écrivain en Pyjama qui rappelle ce qu’est le métier d’écrivain si ce n’est être lecteur avant tout. Les conseils qu’on pourrait y trouver sont précieux et salutaires pour le jeune poète qui est tenaillé par l’envie de se faire connaitre, cette démangeaison d’écrire. Rilke suggère à tout poète de se poser ces questions: « … demandez-vous à l’heure la plus silencieuse de votre nuit : dois-je écrire? Creusez en vous- même vers une réponse profonde». Vous faudrait-il mourir s’il vous était interdit d’écrire?».

La dernière question adressée au jeune poète est fondamentalement subversive. J’enchéris pour dire: Est-ce nécessaire que vous écriviez? Du moins, en ce moment même? Bukowski disait, un bon écrivain doit savoir quand il ne faut pas écrire. Ceci est loin d’être une censure mais plutôt une exhortation. Vous devez être en mesure d’évaluer ce que vous écrivez ou laissez à quelqu’un d’autre de le faire, sachez sur ce point éviter les flatteurs.

Malheureusement, on ne polit pas encore moins repolir ses écrits et on tombe dans la facilité. L’œuvre se trouve piégée dans les basses manœuvres du « fast-food ». Les textes sont de moins en moins travaillés, les vers moins ciselés. Le poète de l’ère actuelle devient un marchand de pain chaud, ça ne doit pas se refroidir. Le client est dans l’impatience. Sa commande doit être livrée et il arrive souvent que l’auteur et sa clientèle sortent insatisfaits de la petite manigance.

Les thèmes autrefois qu’il fallait mettre mille et une nuits à travailler, sont traités en une journée, que dis-je? en 5 minutes. L’amour est souvent victime de mauvais vers. L’amitié abandonnée à sa cause. L’amour, le désir, le sexe se confondent. On ne sait plus de quoi on parle. C’est un mélange de tout. Un foutoir. Un cocktail de très mauvais goût. Le jeune poète ne peut se passer de ces vocables: vagin, pénis, seins, tout le corps embarassé dans un méli-mélo. Le problème réside dans l’absence de toute image poétique. La poésie est assassinée par ces poètes à fleur d’âge, porteurs de frivolité et d’innocence. Le corps de la femme (de l’homme) est pris d’assaut sans issue. Mort dans une incompréhensibilité dès le départ. La laideur devient un poison pour l’art. Le poète se perd dans un sentiment d’amour mal inventé, une passion sans feu, et termine sa poésie sans vie avec un point G. L’hypersexualisation de la poésie? Voilà le beau en proie à un pseudo-érotisme qu’on a du mal à cacher. A chaque texte, cela devient de plus en plus embarassant. Les vers, rédigés dans une maladresse à peine voilée, frisent la vulgarité et l’ignorance.  » N’allez pas sur des vers sans fruit vous consumer  » disait Boileau.

Orcel sait faire la différence dans ce que moi j’appelle « l’insolence poétique ». Il a d’ailleurs relaté ceci dans son roman titré les Immortelles, « La poésie n’est pas censée comprendre. Seulement sentir. Sentir jusqu’à pleurer ou vomir». Tout art porte en lui-même une charge émotive. «La poésie, même la plus calme en apparence, est toujours le véritable drame de l’esprit» (P. Reverdy). Tout artiste est un demi-dieu, prêt à réaliser l’impossible. L’art, est loin d’être calcul ou logique. Pas besoin du vrai. Meme l’incohérence est sujette à la beauté. L’histoire que vous racontez peut ne pas être vécue mais que vaudra t-elle sans émotions? Choquez, provoquez, peu importe, pourvu que ce soit beau.

Et si dans un vers vous ne ressentez pas l’air de la poétie se dégager, alors partez sans plus attendre. Il n y a qu’une chose qui puisse différencier une œuvre d’art d’un simple et vulgaire croquis: La beauté et j’insiste. De même pour les Parnassiens, le seul but de l’Art est la beauté, quoique je ne sois pas totalement d’accord. Avec le Parnasse ( mouvement qui a vu ses débuts en 1866), c’est la théorie de« l’art pour l’art » de Théophile Gautier. Ce mouvement réhabilite aussi le travail acharné et minutieux de l’artiste et il utilise souvent la métaphore de la sculpture pour indiquer la résistance de la « matière poétique » qui doit être finement travaillé. Ceci explique bien son Étymologie provenant de la mythologie grecque, dans laquelle la montagne où résidait Apollon et ses neuf muses s’appelait : Parnasse. Ce serait le séjour de l’art et de la poésie, ce qui s’avère, pour les parnassiens, un nom adéquat pour leur nouvelle école poétique.

L’ultime devoir incombé au poète est d’inventer et parfois réinventer pour ne pas tomber dans le déjà-dit. L’originalité est son premier souci. Je reprends, pour finir, les mots de Boileau: Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.

Djedly François Joseph

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À propos Djedly François Joseph

Originaire de Cap-Haitien, Djedly François Joseph est étudiant finissant en Science Politique à l'Université d'État d'Haïti, Campus Henry Christophe à Limonade. Il est fondateur et coordonnateur de Entre Les Pages, une organisation à but non lucratif vouée à la promotion de la littérature, du débat et de la lecture. Animateur de radio, membre de CAEC, Ambassadeur du Programme Nouveaux Horizons de l'Ambassade des Etats-Unis, son engagement pour le futur se fait sous diverses formes dont l'écriture car il croit qu'on aura vécu entre les doigts.
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