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L’Église : les chrétiens, des anges vivant sur terre?

Temps de lecture : 10 minutes

Regard critique sur la conception des dirigeants de l’Église (protestante) d’Haïti face aux responsabilités citoyennes

Par Hamilton FRANÇOIS

Le concept « Église » est l’équivalent du grec Ekklésia qui veut dire assemblée. « Étymologiquement, ce mot vient de Ek : hors et de Kaleo : appeler ». Ce terme indique d’abord la relation existant entre l’Église et son chef Jésus-Christ : elle est appelée, elle doit être unie à lui. Il montre également la relation existant entre les divers membres qui forment cette assemblée ou ce tout (l’Église). Il indique enfin ce lien étroit qui existe entre l’Église et le monde : Ek, hors de, elle doit en être séparée, tout en agissant sur lui (Jean 17 v 15). Ceci concerne généralement l’Église invisible qui regroupe tous les chrétiens vraiment régénérés de tous les temps. A noter que bien sûr l’histoire de l’Église invisible est elle-même invisible. Mais, dans cet article, c’est l’Église visible qui nous importera le plus. Ce qui est admis que c’est l’histoire de celle-ci qui nous intéresse, c’est-à-dire des institutions qui ont regroupé ceux qui se déclarent chrétiens qu’ils fussent régénérés ou non.

En effet, dans le Nouveau Testament le même terme traduit tantôt l’Église Universelle corps du Christ (Math. 16 v 18) tantôt une assemblée locale, nécessairement imparfaite (18 v 18, Jésus lui-même emploie le mot Ekklésia dans ce sens), tantôt l’ensemble des Églises visibles (Actes 9 v 31). Mais pour être plus précis, ici, la considération sera portée sur les deux derniers aspects de la question à savoir : l’assemblée locale et l’ensemble des églises visibles parce qu’à juste titre, cela concerne l’Église et la société ou l’Église et les citoyens.

À ce stade, Jésus-Christ, le chef de l’Église déclare que nous sommes le sel de la terre. Si ce dernier perdait sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on? Il ne servirait plus qu’à être jeté dehors, et foulé aux pieds par les hommes. (Mathieu 5 v 13). Ce qui, très certainement, explique ce lien étroit existant entre l’Église et la société ou les citoyens.

Pourtant, les dirigeants ou leaders à l’instar des évêques, des pasteurs pour ne citer que ceux-là ont le monopole de la manipulation sur toute forme (économique, sociale, culturelle, intellectuelle, politique et même spirituelle) à tel point qu’ils ne veulent pas que les fidèles participent dans les affaires de la société. Ils les dépouillent de toute sociabilité. Ils les considèrent comme des anges. C’est comme s’ils n’ont rien de citoyenneté chez eux parce que, selon ceux-ci, la Bible l’a si bien dit, nous sommes dans le monde mais nous n’en faisons pas partie pour autant. Pour être beaucoup plus précis, ils sont de l’avis de l’apôtre Jean qui a déclaré: « N’aimez point le monde, ni les choses qui sont dans le monde. Si quelqu’un aime le monde l’amour du père n’est point en lui » (1 Jean 2 v 15). Par contre, le fondateur même de l’Eglise est clair là-dessus que bien qu’elle (l’Eglise) doive être détachée du monde mais elle doit agir sur le monde dans le but de trouver des âmes pour le ciel.

De fait, ces détails poussent à poser les questions suivantes : quels genres de rapports l’Eglise entretient-elle avec la société ? Peut-il exister une Eglise chrétienne évangélique en dehors de la culture d’un peuple ? Le chrétien n’a-t-il pas de responsabilité par rapport à la société ? Vu la mission que devrait avoir l’Eglise au sein de la société, quel le rôle doivent jouer les dirigeants de l’Eglise ? Tout au long des articles qui suivront, ces questions feront l’objet d’une série d’analyses. Dans le premier article , nous allons essayer d’analyser le rapport entre l’Eglise et la société tout en considérant l’aspect culturel et évolutif et aussi la croissance rapide de la modernité, ensuite, le deuxième article abordera la responsabilité citoyenne des fidèles tout en se basant sur des textes bibliques et enfin le dernier article de la série analysera le rôle des dirigeants dans la mission que devrait avoir l’Eglise au sein de la société.

Les rapports Église – Société

Nombreux sont ceux qui pourraient demander s’il existe des rapports entre l’Église et la société, dans le sens que la première, en étant incrustée dans la seconde, chemine solitairement vers la destinée que lui a tracée sa réponse positive à l’appel du salut par la foi en Jésus-Christ. Suivant une perspective historique, analysons ces rapports. Ainsi, ces derniers doivent être recherchés originellement dans la réforme protestante, particulièrement celle de Calvin.

Jadis, au début de la réforme, l’Église était consciente de la situation morale et matérielle dans laquelle évoluait la population de Genève. Elle (l’Église) visait certainement le redressement spirituel et moral de la nation, mais à côté de cette lutte, elle menait une lutte sociale visant l’amélioration des conditions de vie des individus. La lutte sociale que menait l’Église était pour André BIELER « le prolongement nécessaire de la première et caractérise tout renouveau chrétien authentique » Ce qui traduisait que l’Église n’avait pas seulement des portées spirituelles et morales dans le sens qu’elle était toujours à la recherche des âmes pour le ciel et d’exhorter les chrétiens à préserver leur corps pour ne pas tomber dans la tentation jusqu’à la venue du fondateur, mais aussi elle militait dans le social.

Dans cette optique, Calvin préconisait une doctrine protestante sociale, s’intéressant à tout ce qui est social comme le travail, les richesses matérielles, la bienfaisance, la réinsertion professionnelle des déshérités, les droits travailleurs, etc. C’est dans ce même ordre d’idées que Max WEBER écrivait l’une de ces œuvres-phares l’Éthique Protestante et l’Esprit du capitalisme, dans laquelle il présente l’Église protestante comme un facteur déterminant dans le développement du capitalisme. Il explique que l’éthique protestante a un impact sur le capitalisme moderne car on retrouve des éléments de l’ascétisme puritain concernant le métier dans l’attitude que WEBER appelle « esprit capitaliste ». Il continue pour dire que l’esprit protestant a amené la rigueur et les sentiments nécessaires au développement du capitalisme à savoir le travail comme moyen de s’assurer de son salut. L’esprit protestant n’a pas été le seul mais néanmoins, selon lui, il a été l’un des plus importants.

Les rapports Église -Société ne peuvent en aucun cas être vus seulement dans cette perspective Calviniste, bien que ce soit à partir de cette doctrine que commencent les premières remises en question par rapport au moyen-âge dans laquelle l’obscurantisme, l’imposition, irrationalité battaient son plein avec la domination de la Rome. C’est ce qui a provoqué qu’à partir de ces questionnements vers la fin du XVIème siècle (Renaissance) naissent la modernité et les premières fleurs de la raison. Elles commencèrent à apparaitre avec surtout les différentes révolutions scientifiques, l’invention de l’imprimerie, sans oublier les découvertes de Copernic, de Kepler et de Galilée. Ceci traduisait la longue et progressive évolution de la pensée parce qu’il n’y avait plus de barrière. Tenant compte de cette croissante évolution, Ed SILVOSO disait « Les paradigmes évoluent sans cesse. L’église, en subissant l’effet de ces changements, ne pourra plus jamais être la même ». Ce qui revient à dire que contrairement à ce que pensent les dirigeants de l’église ou à ce qu’ils font en réalité, l’Église considérée comme cercle social et spirituel baigne très certainement dans la culture du peuple en question. Dans ce contexte, Maurice GODELIER aurait raison d’avancer : « Les humains qui sont appelés à intégrer l’église sont naturellement une espèce sociale qui vivent en société, produisent de nouvelles formes d’existence sociale et transformant par cela même leurs manières de penser et d’agir, donc leur culture ».

Aujourd’hui, plus d’un peut constater la place de la modernité dans l’histoire perpétuelle des sociétés humaines. On peut même affirmer que certains traits culturels issus bien entendu de la modernité changent voire même veulent redéfinir le christianisme à l’heure actuel. Pour ainsi dire, l’Église considérée comme l’Épouse de Jésus-Christ (Mathieu 25 v 1 à 13 et Apocalypse 20 v 9) évolue dans ce contexte ultramoderne rapide caractérisée, entre autres facteurs, par une mosaïque de cultures pour la majorité contraires à son époux en l’occurrence Jésus-Christ. Considérant cela, nous serions de l’avis que tenant compte de tout cela, l’Église de Jésus-Christ est donc appelé à se faire connaitre et à rendre témoignage en divers et à des époques différentes. Mais, elles ne doivent pas avoir rupture entre elles (l’Église et la Société) comme nous a fait remarquer Charles-Daniel MAIRE: « force est constater que l’espérance chrétienne a été détachée de la vie de tous les jours pour en faire un modèle d’existence austère et coupé du reste du monde ». Il faut que les dirigeants n’ignorent pas que l’Église peut changer le climat spirituel d’une communauté et amener des transformations notoires dans la vie des gens de celle-ci.

Donc, l’Église a effectivement pris naissance dans un cadre culturel juif, mais son évolution l’inscrit en grandes lettres dans un contexte de pluralisme socio-culturel qu’il ne faut surtout pas négliger. Ainsi, après avoir vu ces rapports entre l’Église et la société, abordons à présent la responsabilité citoyenne des fidèles de l’Eglise (Protestante) en général mais spécifiquement en Haïti.

À suivre…

BIBLIOGRAPHIE
1- André BIELER, La Pensée économique et sociale de Calvin, Vol. 13, Genève : Faculté des Sciences économiques et Sociales de l’Université de Genève, 2008.
2- Charles-Daniel MAIRE, Parole de Dieu et culture des hommes : De la nature a la culture, de la culture au culte du Dieu de la Bible. Valence Cedex : Éditions LLB, 2006.
3-Ed SILVOSO, L’Évangélisation par la prière : comment changer le climat spirituel sur nos foyers, notre entourage et notre ville. Traduit de l’Anglais par Marie-Louise Lardy, Carlifornia : REGAL books; Nîmes : Vida, 2004.
4- E.h BROADBENT, L’Église ignorée, Éditions Impact, <<La collection d’or>>, Québec, 1998.
5-Kerlens TILUS, l’Eglise Protestante et le développement durable en Haïti, http:// Rezonòdwès.Com (Consulté le 07 Septembre 2019).
5- Max WEBER, L’éthique protestante et l’Esprit du Capitalisme, Plon, Paris, 1967.
6- Maurice GODELIER, Communauté, Société, Culture : trois clefs pour comprendre les identités et conflits, Éditions CNRS, Paris, 2009.
7-Nicole JULES-MARCEL, Précis d’Histoire de l’Église, Éditions de l’Institut Biblique, 2005.
8- Samuel GERMAIN, Quelle Église pour quelle société?: Une analyse descriptive des rapports de l’Église avec la société, Éditions les presses de l’imprimerie Media-Texte, 2018.
9- Sony Lamare JOSEPH, Notre Église et le sous-développement : Et si on communiquait mieux, Volume 2, Port-au-Prince: Media texte.
10- Sony LAMARRE JOSEPH, Notre église et sous-développement. Cité par Kerlens TILUS in l’Eglise Protestante et le développement durable en Haïti, http:// Rezonòdwès.Com (Consulté le 07 Septembre 2019).
11- Woldson BERTRAND, Le rôle citoyen des jeunes chrétiens. Conférence prononcée à l’Eglise Armée du Christ de Mon Repos 52, Le dimanche 17 Novembre 2103.
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