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L’engrenage de la peur

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Ce mercredi 22 janvier 2020, un vent de panique a envahi la capitale, entraînant du même coup un embouteillage monstre à plusieurs niveaux. On dit souvent que le monde est petit quand on s’étonne de croiser quelqu’un que l’on connaît au détour d’une rue. À croire que nos villes ne sont pas assez grandes ou surpeuplées. Malgré tout, il est de fait que Port-au-Prince reste effectivement petit surtout quand on le compare à la taille de notre parc d’automobiles. Même les sirènes et les gyrophares ne suffisaient pas à un automobiliste et un motocycliste pour s’entendre sur qui a la priorité dans un couloir aussi grand que l’impasse Icare.

La machination de la peur commença par des détonations entendues un peu partout au Bel-Air, au Bicentenaire et bien évidemment à l’entrée sud de Port-au-Prince, suivies d’appels successifs dans les stations radios les plus écoutées. Tout le monde désire se faire entendre dans un pays où les mandataires sont trop occupés à s’enrichir.

Simultanément dans la rue, les motards se déchaînent, les marchands ambulants se transforment en reporteurs zélés tant ils vous mettent la pression par la manière dont ils expriment leurs récits (souvent surfaits). Les gens se ruent dans les supermarchés, d’autres récupèrent leurs enfants à l’école. Voilà les haïtiens inondés par un déluge de slogans les encourageant à prendre leurs jambes à leurs cous. Qui n’a pas entendu ou lu des formules telles que : « Sak pral gen la», «Lage cha » ou le très symbolique : «Pral gon kouri » ?…

Tout se fait dans une panique tellement généralisée qu’on croirait à une invasion. Le constat le plus frappant est le « blokis » qui commence à un point et se prolonge jusqu’à l’infini. Rien n’est plus agaçant que d’être pris au piège de l’embouteillage et chercher partout des raccourcis, pendant des heures, sans rien trouver. Perdre son sang froid. S’improviser GoogleMap. Remonter le temps pour se rappeler peut-être de l’endroit où on a vu un débouché pour la dernière fois. En général, ça ne revient jamais car la ville est saturée. On aurait mieux fait de marcher s’il n’y avait pas des dizaines de kilomètres à battre sur des routes poussiéreuses. Aussi, il faudra penser à la recrudescence de l’enlèvement. Il ne serait pas alors prudent de s’aventurer dans une rue trop déserte. Ah… Nou ka ap kouri pou lapli n al tonbe nan rivyè!

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Malheureusement, dans ces moments de panique généralisée, les motards – utilisés comme solution de derniers recours – font de la surenchère alors qu’ils ne sont même pas certains de traverser. Ce sera alors sans surprise que certains n’hésiteront pas à réclamer 500gdes (soit un peu plus que le salaire minimum) pour un trajet allant de l’église Sacré-Coeur (Turgeau) à Juvenat.

C’est à ce moment qu’on tente de s’informer sur la cause de cette lutte pare-chocs contre pare-chocs qui s’installe aussi bien sur des axes longues telle Lalue que des ruelles à Delmas 24. Pour ne rien arranger, les radios qui atteignent leurs pics d’audience uniquement en période de crises se contentent d’alimenter la peur à coup de musiques révolutionnaires, des ouï-dire et de répétitions. Ahhh… la profession du journalisme comporte bien trop d’éthiques pour qualifier certaines personnes ayant accès au micro de journalistes et s’asseyant dans des studios. Non… ils se feront appelés directeurs d’opinions comme quoi les opinions auraient besoin d’être dirigées. Mieux encore, ils s’affubleront du titre d’analystes. Pour se justifier, ils pointeront certains médias, aujourd’hui affichant un apparent visage de neutralité qui, quinze ans avant, participaient au renversement de régime à coup de fausses informations. Comme quoi, le pire justifierait le mal.

On aura beau se plaindre de la tournure des événements du mardi 22 janvier 2020 qui rappelle beaucoup ceux du 7 juillet 2018, qui est amenée à se reproduire car aucun plan sur le long terme n’est prévu pour décongestionner une ville qui n’opère que sur les axes dits « safe ». À quelques mètres plus bas, l’axe Sud-Bicentenaire-La Saline, ressemble plus ou moins à une zone fantôme digne de Mogadiscio.

Que faire ?

La meilleure solution serait de se faire des amis dans tous les arrondissements de la ville afin que lorsqu’on sera pris dans cet engrenage qu’on ne cède pas à la panique et de retrouver un toit où passer la nuit en attendant…le pire. Le pire ? En passant, il a plu ce matin. Nous sommes en janvier ( cela ne veut vraiment rien dire) mais avec les prévisions alarmantes des sismologues pour Haïti, nous ne sommes pas vraiment au bout de nos peurs.

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