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Les contrôleurs aériens haïtiens : nos anges-gardiens du ciel

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Etre contrôleur aérien en Haïti, c’est faire des opérations chirurgicales avec ses ongles. Ces protecteurs du ciel incarnent le travail dans l’ombre. C’est grâce à eux que les pilotes atterrissent ou s’envolent dans le ciel haïtien transportant des passagers d’un point à un autre en toute quiétude. Plus travailleurs que nos sénateurs, ils contribuent au bon fonctionnement de l’une des rares institutions autonomes du pays et ce n’est pas sans difficulté.

Pour y parvenir, il faut commencer par ne pas accepter la fatalité.

« Nous n’avons pas de tour de contrôle, même pas de radar. Il faut continuellement scruter le ciel et rester près des radios de communication. Nous effectuons des ‘’atterrissages à vue’’ sur une piste de 3040m (9 974 pieds) de long entourée de bidonvilles. »

Kelly est contrôleur aérien, 1m85, badge au cou, il explique que la formation pour devenir aiguilleurs n’est pas aussi difficile que celle destinée aux pilotes de chasse comme dans le film culte Top Gun (avec Tom Cruise et Val Kilmer): « Le processus d’intégration est particulier et très élevé. On doit passer un test d’aptitude (SAT) en Anglais. Si la note obtenue est satisfaisante, l’OFNAC ou plutôt la conjoncture socio-politique vous fait patienter un temps fou, puis on vous contacte par téléphone. La communication se déroule en anglais, ensuite un stage de formation vous permet de devenir des aiguilleurs. Pour cela, il faut connaitre les types d’avions, les codes des pistes, les variations du vent, l’aéronautique et tant d’autres encore»

Il faut aussi le talent de penser « en dehors des notions» dit-il, en développant des aptitudes au-delà des chiffres et des notes fournies par les formateurs, également au-delà des codes et des conventions et rentrer à fond dans l’improvisation.

« Une fois, on a dû gérer un pilote latino qui visiblement était dépourvu du système de guidage qu’on lui indiquait via la radio. On a dû employer nos infimes notions d’espagnol pour le guider à travers l’espace aérien et d’éviter des collisions. Ce pilote tournait en rond dans le ciel, en épuisant son réserve de kérosène répétant en boucle ‘’No entiendo’’ ».

Pour changer les choses, il faut aussi pousser un coup de gueule qui permet de provoquer une prise de conscience. Néanmoins, cette tentative s’avère inefficiente lorsque ceux qui ont pour mission d’écouter font la sourde oreille. Alors, ils s’occupent eux-mêmes de la maintenance.

« Nos requêtes sont rarement abouties »

Il faut aussi pouvoir parler aux bons interlocuteurs. Lorsque les soldats américains ont pris possession de l’Aéroport international au lendemain du séisme du 12 janvier, ils avaient beau réclamer la présence de vrais aiguilleurs ils n’ont eu que ces « chefs » qui ne peuvent même pas différencier un Boeing d’un Airbus dans la salle de contrôle. Ces soldats ont dû hausser le ton afin de ramener les contrôleurs, les seuls vraiment capables de réguler le trafic.

En ce temps difficile où la tentation de vouloir fuir le pays semble être LA Solution, l’aéroport Toussaint Louverture (PAP/MTPP) est craint par de nombreux pilotes de lignes.
Faute de radars, le pays a perdu en 2017, 3.5 millions de dollars parce que les lignes aériennes évitent de survoler l’espace aérien qu’il considère comme un trou noir. Sur une échelle de 0 à 100, la sécurité de l’aéroport n’a que cinq selon celui qui dirige le périmètre exigu du Palais National au MUPANAH. Il avait promis de doter le pays d’un aéroport digne de ce nom avant la fin de son quinquennat mais à ce jour il n’est pas fait et une telle infrastructure ne se construit pas en un an. Ce dernier avait également promis de faire l’acquisition d’un système de surveillance estimée à 12 millions de dollars, pour le moment, il n’a fait l’acquisition que des services de lobbyistes.

En 1988, New York Times définissait Haïti comme une « growing hub for drug smuggling » (« plate-forme naissante dans le trafic de drogue»), une image parfaitement choisie. Un Etat sans Etat, qui accueille les narcotrafiquants et distribue leur marchandise. Trente-et-un ans et l’ile sert toujours de route entre la Colombie et la Floride. Tous les moyens sont bons : les mules (personnes avalant les cachets de cocaïne) ; par bateau (l’Affaire Manzanares) mais aussi par voie aérienne. Les narcos utilisent des petits avions soit pour le largage dans le sud ou pour l’atterrissage sur les routes nationales. Les Cessna sont parfaits pour de telles missions : ils sont agiles et volent à une altitude maximale de deux mille mètres, échappant ainsi aux radars. A bord, la drogue est stockée dans les interstices de la carlingue. Les narcotrafiquants n’ont pas peur des contrôles, quasi inexistants. En sales entrepreneurs, ils essaient plutôt d’optimiser chaque vol.

L’aviation commerciale a connu 252 morts en 2018, et le bilan 2019 s’annonce déjà pire avec les crashs de plusieurs Boeing 737max8. Pourtant,aucun cas de ce genre n’a été enregistré dans notre espace aérien. Cela est dû au fait que notre trafic aérien est insignifiant (on a dû attendre 40 ans avant d’avoir un million de passagers/an) et que nos aiguilleurs bénéficient souvent du soutien international. Depuis 2013, l’Organisation de l’Aviation Civile (OACI) et la DNSA Services (operateur français spécialisé dans l’expertise de l’aérien) sont au chevet de l’OFNAC pour rehausser le niveau de nos contrôleurs. Plus récemment, l’ASCA (agence dominicaine) a offert une formation aux contrôleurs, où ils pourront acquérir les compétences nécessaires pour appliquer la séparation longitudinale minimale de 40 miles marins en fonction de la distance GNSS entre aéronefs évoluant dans les limites des régions de vol. Et bientôt, Aeronav Canada fournira une tour de contrôle qui sera installée à l’aéroport international Toussaint Louverture.

Toutefois, nos contrôleurs aériens sont souvent témoins d’évènements plus marrants que d’autres dit-il. « Il arrive qu’en plein processus d’atterrissage, la communication, avec le pilote qui est à quelques mètres au-dessus des maisons de Cité Soleil, s’interrompt et là on entend jouer du compas. Régulièrement sur notre fréquence interfèrent des stations radios qui en essayant de couvrir le maximum de régions possibles violent les règlements de la CONATEL . Aussi, il y avait cette fois où les mecs de l’EDH ont voulu faire passer un câble électrique au-dessus de la piste »

Attachez vos ceintures, ce n’est pas fini : Kelly a plus d’une anecdotes dans son sac :

« Une fois, un pilote de l’American Airlines a dû reprendre son envol à la hâte après avoir amorcé la descente par ce qu’il y’avait un… chien sur la piste »

La prochaine fois que vous prendriez un vol, en partance ou à destination d’Haïti, rappelez-vous que les aiguilleurs du ciel sont des vrais héros capables de fournir un service quasi impeccable en dépit de la précarité à laquelle ils font face quotidiennement. Ils méritent donc tout notre respect.

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