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Jacques Stephen Alexis (1922 - 1961), militant et romancier haïtien, accompagné de son épouse Françoise et de sa fille Florence à la Fête de l'humanité, dans les années 50. | Infographie : Balistrad • © Gérald Bloncourt / Bridgeman Images

L’espace d’un cillement de Jacques Stephen Alexis: La grande hypocrisie d’une société moralisatrice

Temps de lecture : 5 minutes

C’est notre troisième texte dans cette démarche de vulgarisation de l’idéologie de Jacques Stéphen Alexis, dénommée Vendredi Jacques. Nous mettrons l’accent dans ce texte sur « L’espace d’un cillement », ce beau roman d’amour et de radiographie de la réalité sociale surtout celle des femmes. On comprendra, entre Compère général soleil et L’espace d’un cillement, il n’y a qu’un pas. Jacques avait compris l’essentiel, le déterminisme social.

Le roman

L’œuvre est publiée chez Gallimard en 1959 après le roman  »Les arbres musiciens », publié en 1957.
L’histoire se déroule à Port-au-Prince et elle met en vedette la Niña Estrellita, jeune fille d’une grande beauté, venant de Cuba. Elle vit autrement, avec d’autres sensations et de sens d’existence par rapport à la grande société. Elle est prostituée à Sensation Bar. Il faut le préciser, la prostituée la plus demandée de Sensation Bar. Les hommes débarquent en grappe pour La Niña, sa bouche, sa jeunesse ; les soldats de l’US marine en particulier. Parmi cette foule fréquentant Sensation bar, il y a El Caucho, jeune homme courageux et optimiste. Il est aussi d’origine cubaine, mécanicien, impliqué politiquement, défenseur des marginalisés, il fréquente très souvent Sensation Bar.

Il sera lui aussi surpris par cette merveilleuse mulâtresse de 26 ans. Pour ce client de sensation bar, la bouche de La Niña n’a pas d’égale: « Cette bouche est unique au monde. » Et c’est dans un regard qu’ils se croiseront, un vrai regard bourré d’admiration et d’étonnement. Conscients de la magie, ils s’apprécient déjà mutuellement de loin. L’un rêve de la bouche, des yeux, l’autre pense déjà à une main robuste autour de sa taille. De loin, personne n’a autant admiré La Niña, on dirait. Ainsi commence la merveilleuse aventure entre La Niña et El Caucho.

À travers cet amour désintéressé, La Niña allait prendre connaissance de sa vraie personne, de son enfance et de son origine. Elle prendra aussi en compte les similarités qu’ils ont découvertes au fil du temps ; surtout par rapport à leur enfance à Cuba, ils habitaient le même quartier là-bas. Enfin, ils se mettent ensemble malgré la société et décident d’exister autrement, d’aimer autrement, l’espace d’un cillement… Quoique la suite est subite et inattendue.

Une hypocrisie sociale continuelle

Jacques, à travers cette œuvre, nous montre comment cette société est bien machiste, exclusive et hypocrite. Ce n’est pas uniquement le cas d’Haïti, mais la critique veut exposer une réalité bien caribéenne.

La Niña se prostituait pour manger et survivre. C’est la nécessité et l’urgence qui font place à l’instinct de survie. Comme on le dit souvent, la faim fait sortir le loup du bois. N’est-il pas un déterminisme social, le contexte de la Niña ? Et les autres jeunes filles prostituées vivant chez leurs parents? Si la prostitution est un échange de corps contre l’argent, ne faut-il pas aller chercher chez les gens de bien et dans les églises avant d’aller plus loin ?

L’intolérance de cette société est indéfinissable. N’y a-t-il aucune considération pour l’effort de se refaire ? Si au moins la société fait partie de la cause. Résultat, La Niña est blâmée par la rue :

« Lépreuse ! Allez ! Fous le camp ! Microbe ! A Tchampoura ! Race de chienne ! Hystérique ! Syphilis ! Pourriture ! Allez femelle mâle orang-outang ! Fous moi le camp, si tu ne veux que je te dénonce à la police ! C’est ça qu’il te faudrait ! Que le colonel Pas-Nan-grainne te fasse hisser à une poulie et te batte sur ton sexe pourri ! Allez ! Dehors ! Charogne ambulante. »

« Au fond, l’exhibitionnisme de cette fille n’est pas plus immoral qu’autre chose, trois fois NON ! C’est désespérant, direz-vous pitoyable peut-être, mais c’est humain. Comment dans ce monde de prédation , de rapts d’enfants livrés à eux mêmes, abandonnés dans la Babylone, la Sodome la Gomorrhe de toutes les exploitations, n’aurait-elle pas cherché à sa manière, minute de communion à défaut d’une vie harmonieuse et d’un bonheur partagé? Dans ce but, elle expose le seul bien qu’elle croit posséder, les seules choses pour lesquelles les gens lui montrent de l’intérêt: Ses seins, sa chair. »

Les conditions d’existence sont inhumaines, étouffantes ; malheureusement, ce sont les victimes qui sont uniquement condamnées par la société. Pendant que les causes restent entières et rongent toute cette société jusqu’à l’os.

Cette œuvre met à nu nos fausses pudeurs et utopiques moralités. Elle fait voir que la société critique, tout en prenant part au jeu, quelle hypocrisie ! La critique touche aussi nos voisins américains venant profiter de la jeunesse de la Niña. N’est-il pas une habitude de nos voisins de profiter du mal pour faire fortune ?

Là où on doit mettre de l’emphase, ce n’est pas l’ancienne activité de la Niña, mais de préférence son optimiste et son dépassement pour se refaire. Ce qu’on doit admirer aussi, c’est le sens humain chez El Caucho ; qui pense que la femme n’est pas un outil, un jeu sexuel ; mais l’amour, la liberté et la vie.

La société est exclusive, sectaire et les situations sont monstrueuses, particulièrement la situation des femmes, exposée dans cette œuvre inclassable. Victimes de stéréotypes, de violences verbales et physiques, d’exploitation sexuelle, d’exclusion, de viols et d’intimidation à outrance. Finalement, l’œuvre a traversé les générations. Jacques a encore frappé…

Pascal Apollon

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À propos Pascal Apollon

Je suis Pascal Apollon, écrivain, poète, slameur, critique littéraire ,responsable de la communication et des relations publiques à la société du samedi soir, présentateur d’émission et psychoéducateur stagiaire à Foyer Lakay (Faculté de psychoéducation du Campus Henry Christophe de l'Université d’État d’Haïti à Limonade). J'ai trois livres publiés en Haïti et en France, entre 2016 et 2018: J’aurai peut-être dix-huit ans ; Tche wòb Valantin et Grog, ''l'isolement'' . Je vis dans le Nord, plus précisément entre le Cap-haïtien et Limonade.
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