Accueil / Article / À la une dans Balistrad / On est noir : le réveil citoyen face aux stigmates
On est noir

On est noir : le réveil citoyen face aux stigmates

Temps de lecture : 5 minutes

Depuis quelques temps, le slam est devenu très prisé en Haïti. Cet art d’expression orale conquiert de plus en plus de jeunes de notre génération consciente. Pour ceux qui ne connaissent pas le Slam, il s’agit d’une poésie ou prose déclamée a cappella ou sur léger fond musical et obéissant à des règles particulières.

En fait, le slam est un mouvement social, culturel et poétique qui a pris naissance en 1980 avec Marc Smith. Ce jeune écrivain de Chicago organise une compétition de poésie dans le bar green Mill. En plus d’inviter le public à être jury, Smith envisageait de faire descendre la poésie de son piédestal parce que considérée comme étant l’apanage d’une élite sociale.

Mis à part son identité très urbaine, le slam comme poésie orale – loin d’exprimer des rêveries – traduit avec une verve les réalités criantes des sociétés modernes.

À cet effet, un jeune collectif de slameurs sort du lot. Pour tout dire, ce collectif est le fruit des liens amicaux de trois amis d’enfance partageant une certaine passion pour l’art à un degré différent. Rolandson Benjamin MAURÉLUS a.k.a Benj Majik, Nicorsein ALEZI a.k.a St-Sein Sèvo et Loubens TILUS a.k.a L-Bens Patriyòt sont les trois voix de ce collectif qui rejoint la liste des collectifs de slameurs haïtiens.

Bien que se connaissant depuis assez longtemps, c’est le 18 Décembre 2015 que s’est formé ce regroupement d’artistes baptisé SLB.

On est noir

Après un certain apprentissage et beaucoup de travaux visant à améliorer leur poésie, le trio de slameurs a sorti son premier slam en décembre 2016 titré VIV NAN YON RÈV qui est disponible sur des plateformes comme Soundcloud et Dynasty Haïti.

2017 a été plutôt une année sabbatique pour le collectif. Ils avaient décidé de prendre du recul pour mieux rebondir malgré quelques performances assurées au courant de certaines activités. Ce recul leur a permis de mieux se définir (diriger leur poésie, se fixer de nouveaux objectifs, de nouvelles perspectives).

Ce sigle SLB représente aussi une devise et un crédo « Nous slamons pour prêcher notre message de lucidité tout en restant fidèle à la ligne de bienséance que l’on s’est fixé. »

Cette ligne de bienséance fixée consiste à rendre les œuvres historiques, littéraires et philosophiques plus accessibles.
Fort souvent, celles-ci sont falsifiées ou ne sont pas dirigées par un public savant. Dans les deux cas, ils ont décidé de s’y atteler à travers la poésie sous l’étiquette du slam. Tout bonnement, ces messieurs inscrivent leur travail dans un cadre prospectif.

À cet effet, dans le même ordre d’idées, ils ont décidé de lancer cette année une collaboration avec Roméro Pascal FAUSTIN a.k.a SLAM-R un EP comportant quatre slams intitulé « ALLANT VERS… »

« ON EST NOIR » est un son qui annonce l’Extended Play.

On est noir

Un Extended Play qui annonce les couleurs

En voici les titres qui figurent sur l’Extended Play :

01. NOU ESLAM
02. PAS DE SOUCIS
03. ALLANT VERS ft. SLAM-R
04. ON EST NOIR ft. SLAM-R

Rien qu’en écoutant le slam ON EST NOIR, on se rend compte de la qualité du produit à venir.

L-Bens Patriyòt introduit le slam avec une autodérision qui met à nu tous les stéréotypes liés aux hommes de couleur.

Couleur brute et même portrait craché des ténèbres/
On est des nègres éclairés diffusant une sombre lumière/

Au 19e siècle, avec la colonisation, l’infériorité du noir est consacrée « scientifiquement ». La couleur de peau détermine les aptitudes intellectuelles et morales.

Loin de vouloir tenir des propos haineux, la suite du discours de L-Bens Patriyòt sert de jalons pour comprendre l’intention du locuteur.

Donc, loin de vous l’idée du noir synonyme de racisme anti-blanc/
Et souvent traité de sauvage et aussi de dégoûtant/

L’image antique d’une Afrique sauvage, habitée par des hommes monstrueux s’était développée progressivement.

La connotation péjorative associée au noir se construit en opposition au blanc. Dans les imaginaires, BLANC = pureté, virginité ; NOIR = péché, mal.

Cependant, sans élargir le fossé de l’inégalité, le parolier exhorte ceux de sa race à une prise de conscience ancestrale.

De l’inégalité, il n’y a pas mieux à accuser que le racisme/
Souffrant d’Alzheimer, et depuis,par ce concept de l’impérialisme/
On rêve « Parisiennement », car on refuse d’emmerder le colonialisme/
Néanmoins, en tant qu’des fruits de la terre nourricière, nous devrions prôner l’Africanisme/

À cor et à cri, il faut délier les langues pour que la vérité résonne. Il va sans dire que dénoncer l’inhumanité de l’esclavage à notre époque est plus qu’impératif.  Comme c’est le cas évoqué de la Libye, mais il n’y a pas que ça.

On est noir : Un slam qui dénonce la colonisation mentale

La colonisation mentale est pire que l’esclavage physique. Pour forcer l’autre à accepter sa « maudite » condition d’exploité, certains se serviront du christianisme pour renforcer l’association entre l’individu noir et le mal ou la sélection naturelle du darwinisme. Benj Majik s’y prononce :

Je m’en fous des malédictions de É-No je les invective/
Le bonheur teint pas les peaux d’une manière sélective/
Les caricatures de ces fous furieux, je les rejette/
Le succès même c’est ce que la noirceur de ma physionomie projette/

Pour guérir cette sclérose, ils invitent tout un chacun à se plonger dans la lecture des grands penseurs noirs que le monde aura incontestablement connus et reconnus.

La qualité de ce texte, le verlan, les pensées profondes émises, tout porte à croire que l’Extended Play « ALLANT VERS… »  témoigne de la maturité du collectif et annonce déjà le succès du projet musical.

Pour écouter ON EST NOIR, c’est par ici ?

Garens Jean-Louis

jgarens2@gmail.com

Twitter: @garensj

Like Balistrad on Facebook

À propos Garens Jean-Louis

Je suis Garens JEAN-LOUIS, Haïtien. J’ai une formation de base en linguistique. Je suis un passionné des sciences humaines, de la photographie et des petits plaisirs de la vie. J'aime dire tout haut ce que les autres pensent tout bas. L'écriture est ma façon d'affirmer mon existence et ma dissidence.
x

Check Also

L’avocat, l’aliment savoureux de l’été haïtien

C’est l’été. C’est aussi l’époque des avocats. Un fruit tropical est très apprécié des papilles de ...