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[ OPINION ] Les causes du mal-être haïtien: petit tour historique

Temps de lecture : 6 minutes

Vols, viols, impunité, ignorance, passivité, incompétence, corruption, misère, mauvaise éducation, irresponsabilité, insalubrité, faim chronique, absence de justice, absence de santé, inconscience, etc. Voilà quelques-uns des grands maux qui ravagent la société haïtienne d’aujourd’hui. Ce peuple, jadis si fier, est sur le point de disparaître si aucune tentative n’est tentée pour redresser sa situation qui ne cesse de s’aggraver. Comment en sommes-nous arrivés là ? Quelles sont les causes de ce constat amer?

Petit retour en arrière. 1803, des nègres vêtus de haillons lancent un « Se fout ase ! » à un système infernal qui les oppressait depuis quelques trois siècles. Ils livrèrent une dernière bataille physique le 18 novembre de la même année, pour finalement proclamer leur indépendance en janvier 1804. A l’époque, on célébrait cette grande victoire remportée face à l’ancienne puissance métropolitaine. Cependant, on essayait surtout de bien jeter les bases de la jeune nation. La joie fut cependant de très courte durée, puisque 3 ans plus tard, celui qui fut l’artisan principal de cette grande œuvre a été tué par ceux-là mêmes pour lesquels il avait combattu. C’est ainsi que se manifesta le premier signal d’ingratitude de toute une nation qui, sans trop de maturité, n’arrivait pas à distinguer ceux qui défendaient véritablement ses intérêts de ceux qui la leurraient pour la détruire.

Mais, peut-on vraiment qualifier d’immature un peuple qui a pris conscience que les conditions dans lesquelles il vivait n’étaient pas bonnes, s’est révolté et a acquis son indépendance au prix de tant de sacrifices ? Ne fut-il pas victime d’un complot bien orchestré par un groupuscule qui voulait tout contrôler ? Ne devenait-on pas trop vulnérable à cause de l’intelligentsia française (prêtres, médecins, professeurs, etc.) épargnée par Dessalines lors du massacre des ex-colons qui étaient restés dans le pays ? Il suffit de considérer quelques pistes spécifiques pour remonter à l’origine de la situation désastreuse dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui.

Furtivement, l’éducation laissée par les rescapés français épargnés par Dessalines a fait son chemin. Oui ! On peut dire que cette éducation a fait sa route (lentement et même très lentement, on peut le dire, mais surtout sûrement ). C’est tellement vrai, qu’au tout début, le nom même de Dessalines – Général en chef de la guerre de l’indépendance – fut prohibé du territoire national pendant les quarante premières années qui ont suivi sa mort.

La situation s’est mise à se détériorer très rapidement après la mort de l’Empereur. Guerre civile, scission du pays, paiement de la reconnaissance de l’Indépendance, Présidents de doublure, invasion du marché haïtien par des commerçants étrangers… Autant de signes qui montrent que notre Etat commençait à s’affaiblir et que nous avons depuis longtemps entamé une lente descente aux enfers. Avec le temps, les mauvais choix de dirigeants se sont multipliés: putschs, émeutes, assassinats de Chefs-d’Etat, exécutions sommaires de citoyens, persécutions politiques, fuite de valeurs, etc. La première occupation américaine a été le point culminant de cette série de revers qu’a connue Haïti.

Pour la première fois depuis l’Indépendance, des Haïtiens de provenances différentes voulaient vraiment s’unir pour le bien du pays, pour chasser l’occupant.

A bien observer nos comportements depuis le début, on peut voir que : nous laissons tout à la charge des « loas » ou du « Bon Dieu » ; nous aimons ceux qui veulent nos malheurs et haïssons ceux qui veulent notre bonheur ; nous repoussons ceux qui ont du potentiel pour porter aux nues les incapables, les incompétents ; par nos émotions, nous préférons les discours creux à la blessante vérité qui peut nous aider à nous améliorer.

Cette réalité ressemble beaucoup à un type de comportement que les sociologues appellent : Syndrome de Stockholm. Ce terme qui fut adopté par le psychiatre Nils Bejerot en 1973, traduit un comportement paradoxal qui fait apparaître un sentiment de sympathie grandissante de la victime d’une prise d’otage vis-à-vis de son ravisseur. Pour Saverio Tomasella, le Syndrome de Stockholm est « la marque d’une effraction gravissime de l’intériorité de l’être humain qui a vécu, en direct et impuissant, le rapt de son identité subjective ». Il a été également abordé par Janine Puget comme une modalité psychique d’adaptation à toutes sortes de situations traumatiques.

Normalement, on reconnaît le Syndrome de Stockholm à trois critères :
1- Le développement d’un sentiment de confiance, de sympathie et parfois d’amour des otages vis-à-vis de leurs ravisseurs ;
2- Le développement réciproque d’un sentiment positif des ravisseurs à l’égard de leurs otages ;
3- L’apparition d’une hostilité des victimes envers les forces de l’ordre.

Sur les bases des critères précédents, observons le comportement du peuple haïtien au cours de ces trois dernières décennies. Il faut souligner au départ que l’occupation américaine de 1915 a semé de germes supplémentaires d’aliénation dans la conscience de ce peuple déjà confus. Entre nos incessantes luttes intestines pour le pouvoir, rien n’est jamais tenté en faveur du pays. Voilà pourquoi la République d’Haïti ne cesse de laisser passer des opportunités que beaucoup de pays voisins saisissent au vol.
Prenons le cas des 27 ans de dictature des Duvalier. Nous nous contentons seulement de critiquer ces derniers, alors que plusieurs pays de la Caraïbe ont pris leur élan à partir des dictatures qui s’y sont imposées. Loin de nous le désir de faire l’apologie de la dictature mais, entre nous, il faut reconnaître que les réalisations de la dictature dépassent de loin les accomplissements de la démocratie.

Après 1986, c’est la débandade et les signes du Syndrome de Stockholm se font de plus en plus clairs. Les généraux de l’armée ne s’entendent pas, les coups d’Etat reprennent de plus belle, la Baïonnette (le métal) ne respecte pas la Constitution qui n’est que du papier. Par une politique de dumping, notre production nationale fut détruite avec la complicité de nos élites politique et économique. Ouf ! Le peuple qui a chassé les « tontons makout » ne sait plus en qui avoir confiance pour cette deuxième indépendance qu’on lui promet depuis des lustres.

Ces variétés de prises d’otage devraient déferler une haine sans égale du peuple envers ses dirigeants scélérats et ses élites sans le moindre sens de l’honneur. Mais bien au contraire elles nous poussent, je ne sais par quelle procédé, à haïr le Makoutisme et à aimer le Lavalas et sa pseudo démocratie, à haïr le Lavalas et à aimer l’Armée, à haïr l’Armée jusqu’à la démobiliser et à aimer le retour des Lavalas accompagnés du blanc, à haïr le Lavalas et à aimer la Convergence Démocratique ou groupe 184, à aimer des dérivés du Lavalas et du Makoutisme et à les haïr à tour de rôle, sans jamais avoir le moindre regard de pitié pour Haïti, voire l’aimer.

Finalement, qui est l’ennemi de ce pays ? Ne sont-ce pas ceux que nous nous efforçons d’aimer tout le temps qui arborent des masques et costumes différents pour nous berner ? Pourquoi ne pas regarder la réalité en face et cesser toute sympathie envers nos ravisseurs ? L’heure est venue de croire aux véritables leaders qui émergent de nos seins et ne pas les laisser broyer par ce système nauséabond.

Il est temps de se lever, d’ouvrir les yeux et d’identifier nos vrais ennemis quelle que soit la fausse identité derrière laquelle ils se cachent. Il nous faut arrêter de sacraliser nos bourreaux. Ce n’est qu’après nous être débarrassés de ce syndrome que nous pourrons crier : Vive la terre de Dessalines ! Vive la terre de tous les Haïtiens ! Vive une Haïti dans l’union et la fraternité en route vers le progrès !

Alkerson JOSEPH                                          jalkerson86@gmail.com

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