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« Pa fè silans » : Agressée sexuellement – Deby décide de ne plus se taire

Temps de lecture : 4 minutes

Je crois que l’art – l’écriture – dans sa dimension seconde doit être utile. Il ne s’agit pas de l’art pour l’art avec unique souci du beau mais l’art dans sa fonction sociale. Un artiste est un éclaireur, un avant-gardiste avant tout. Son instrument – sa plume – doit servir de torche pour éclairer. Je fais de cet art une arme pour dénoncer. La plume doit accompagner les voix. Le silence ne peut plus être complice. Cette chronique « Pa fè silans » traduit l’acte de la négation et déconstruction. Il faut commencer par dire Non pour sauvegarder la dignité humaine (Homme et Femme). La nécessité de parler se fait sentir et Deby est une voix qui crie dans le désert, à moi, à nous, à toute une société.

J’ai fait l’annonce que j’aimerais animer une chronique qui serait intitulée « Pa fè silans » suite aux agressions subies par plusieurs étudiantes à Port-au-Prince. Deby a été la deuxième personne à vouloir donner chair aux mots. A dire ce qu’on n’a pas pu entendre ou veut pas entendre. Nous avons eu notre entretien un jour après. Elle a d’abord ri. Un rire qui a glacé mon sang. Aussi un rire qui porte des souffrances et des douleurs lointaines dans la voix. Mais je me suis rappelé que Dany Laferrière disait « Les blessures dont on a honte ne se guérissent pas ». Alors il faut en parler. Il le faut. Pas que pour soi-même mais aussi pour les autres.

L’Histoire

J’allais entamer mes études de philo à Port-au-Prince, alors ma petite sœur et moi avions laissé notre ville d’origine, les Gonaïves, en direction de Port-au-Prince. On n’a pas eu le temps de louer une maison. Ma mère a donc appelé une amie pour nous héberger le temps des préparatifs. Nous sommes en décembre. Cette dame avait un fils qui vivait aux Etats-Unis. Agé de 35 ans, c’est un amateur d’alcool et de cigarette. Il est rentré au pays durant notre séjour et revenant d’une fête, vers 1h du matin, je suis allée lui ouvrir la porte. Quand il fallait revenir dans ma chambre, j’ai vu qu’il était en train de me suivre. Je lui ai dit qu’il s’est égaré mais non, m’a-t-il dit. Je sais très bien où je suis.

Il a commencé à se débattre avec moi et a déchiré mon pantalon. Je n’ai pas voulu hurler, ma petite sœur dormait à côté. Je n’avais que 19 ans et il m’a violée. J’ai ensuite rien dit à la Dame, amie de ma mère, pour ne pas qu’elle m’accuse. J’allais être traumatisée et ce, bien après. Je ne trouvais aucun espace pour m’exprimer. 2011-2019, j’ai gardé mon silence. Je ne sais si c’est à cause du refoulement, je ne lui ai jamais reparlé, mais je faisais des cauchemars chaque soir. Je citais le nom du violeur. J’avais envie de dire, de raconter cette terrible histoire à quelqu’un d’autre mais j’étais effrayée. J’avais peur d’être jugée. C’est moi qui l’ai provoqué, allaient-ils dire. Sinon, c’est ce à quoi j’ai pensé.

Ma mère n’en sait rien jusqu’à date. Ma mère m’a entendue une fois répéter son nom et elle m’a fouettée, ce soir-là. J’ai beau lui expliquer que je faisais un rêve mais elle n’a pas compris ou n’a pas voulu comprendre. Elle gardait à l’idée que je lui faisais l’amour. J’en parle pour la première fois. Je ne me suis jamais fait ausculter. À l’époque, il fallait justifier mes sorties. Pire, je n’avais pas d’argent.

Avant, je pourrais être mal à l’aise pour vous en parler. De ce moment, j’ai fait un travail de titan sur moi-même et aujourd’hui je ne fais plus de cauchemars. Après le drame je prenais la fâcheuse habitude de m’évader. Je m’exilais. Je pensais à aller voir un psychologue. Mais quand l’idée de raconter mon histoire m’a effleurée, je me suis tout de suite ravisée. En ce moment même, je n’arrive pas vraiment à dormir, je ne dors qu’après 2h du matin. Je ne voulais pas rêver de la tragédie, je pense que c’est une conséquence.

Ne pas se taire, ne plus garder ses histoires pour soi est un bon début. Il faut pourvoir parler en tant que femme. En tant qu’être. La société a toujours un regard conservateur sur ces choses. Les habits et les viols: Elle nous accuse de ne pas s’habiller « correctement ». Mais elle oublie que c’est l’homme, ne pouvant pas contrôler ses pulsions sexuelles, qui nous agresse. Alors par peur d’être accusée, on se tait. On ne peut pas être victime et coupable à la fois. On est condamnée juste parce qu’on est femme. On doit apprendre à nos enfants qu’ils/elles sont maîtres-maîtresses de leur intimité.

Je portais un jean noir et longtemps après je l’ai gardé avec moi, je n’oublierai jamais ce jour.

#pafèsilans 

Djedly François Joseph

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À propos Djedly François Joseph

Originaire de Cap-Haitien, Djedly François Joseph est étudiant finissant en Science Politique à l'Université d'État d'Haïti, Campus Henry Christophe à Limonade. Il est fondateur et coordonnateur de Entre Les Pages, une organisation à but non lucratif vouée à la promotion de la littérature, du débat et de la lecture. Animateur de radio, membre de CAEC, Ambassadeur du Programme Nouveaux Horizons de l'Ambassade des Etats-Unis, son engagement pour le futur se fait sous diverses formes dont l'écriture car il croit qu'on aura vécu entre les doigts.
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