Parti en flammes

Temps de lecture : 4 minutes

Marie avait trois enfants : deux filles et un garçon. Ses filles étaient au secondaire et son petit garçon allait encore à l’école primaire. Tous les jours, elle se levait à trois heures du matin, leur préparait un petit déjeuner si la vente au cours de la journée précédente a été bonne. Une fois sa besogne terminée, elle réveillait ses enfants, s’assurait que tout le monde se prépare afin de ne pas être en retard pour l’école.

Alors qu’elle effectuait ses tâches, son mari paresseux comme lui seul ronflait encore. Tout ce qui importait à Jean, c’était de trouver de quoi manger avant de rejoindre ses compères pour une partie de domino. Celle qui avait la charge de l’écolage, de la nourriture, des frais de transport et autres dépenses, c’était Marie. Jean ne faisait que dormir, manger, et la frapper quand il avait trop bu avec ses amis après une partie de poker perdue.
En plus de ses enfants, Marie s’occupait aussi de sa mère qui habitait d’ailleurs son petit taudis qu’elle louait pour une fortune lorsqu’elle tenait compte du peu de confort qu’il lui offrait. Leur latrine tenait à peine debout. Avec l’aide de ses enfants, elle avait aménagé elle-même un petit espace pour la douche. Leur petit réchaud s’étalait à l’arrière de la maison dans la minuscule cour qu’ils partageaient avec leurs voisins.

En dépit de ses déboires et responsabilités, Marie n’avait pas ni le droit, ni le temps de se plaindre. Elle avait ses « sols » à rembourser, « lajan eskont » à remettre, ses marchandises à renflouer en dehors de tous les frais que réclamait déjà sa maisonnée. Aussitôt sa tâche accomplie dans sa maison, elle sortait promptement de chez elle pour attraper un bus devant la conduire au Marché Gar où elle écoulait ses marchandises tous les jours.

Ce matin, Marie devait aller acheter des marchandises à Cabaret. Elle devait donc sortir plus tôt, grimper au haut d’un « canter » et surveiller ses sacs tout en priant secrètement pour arriver saine et sauve à destination. Après une matinée à parlementer afin d’acheter à un bon prix, elle était épuisée mais ce n’était pas encore fini. Il fallait qu’elle rapatrie ses marchandises et qu’elle les écoule sinon il n’y aurait pas grand-chose à manger le lendemain. La veille, elle avait demandé à l’une de ses commères d’installer ses autres produits en attendant qu’elle arrive.
Ecoulant des produits alimentaires, Marie vendait aux détails du riz, du maïs, des haricots… Le riz manquait, voilà pourquoi elle a été en acheter dans la matinée. Lorsque le « canter » s’arrêta, elle poussa un vigoureux « merci Jésus » tout en se rappelant la guerre qu’elle allait devoir mener pour trouver un « potè » à bon prix.

Stupéfaction ! Une fois à terre, elle vit une fumée qui partait de la direction du marché. Aucun de ses « potè » habituels n’était en vue. Il y avait des cris et des agitations partout. Si Marie avait possédé un Smartphone, elle aurait su que dans la matinée que le marché avait pris feu mais elle n’avait ni les moyens de s’en offrir un ni de s’en servir. Les images circulaient déjà depuis des heures dans la ville pourtant.

« Mache Gar boule plat atè » !!! Non, s’écria Marie, poukisa se mwen Jezi, pouki se nou ? Elle voulut courir et aller voir de ses propres yeux mais des mains vigoureuses de badauds dans la zone la retinrent à temps sinon elle se serait dirigée vers les flammes qui montaient toujours vers les cieux.
Dans sa détresse, elle vit Jonise avancer vers elle, sa voisine et amie, qui, elle aussi, était en pleurs. Jonise était enceinte de sept mois, son ventre rebondissant faisait toujours penser à un accouchement imminent. Malgré les mises en garde et protestations de ses pairs, elle venait tous les jours écouler sa marchandise parce qu’il n’y avait pas d’autre moyen de survie. Jonise aussi avait tout perdu. Ce qui n’avait pas été brûlé, a été emporté par d’autres qui n’attendaient que le malheur des uns pour faire leur beurre.
Enlacées, les larmes aux yeux, Jonise et Marie virent partir les frais d’écolage de leurs enfants, l’argent du loyer, « kòb sòl ak kòb eskont » et pensèrent aussi aux privations de nourriture, de vêtements durant des plusieurs mois. Et comme d’habitude, il n’y avait pas de responsable. Comme toujours, l’enquête se poursuivra tandis que le calvaire des malheureux empire…

Vanessa Dalzon

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À propos Vanessa Dalzon

Je suis Vanessa Dalzon, Rédactrice en chef à Balistrad, étudiante en Droit à l'Université Quisqueya. Passionnée de lecture, je trouve à travers l'écriture un moyen de partager ce que j'ai lu, vécu, entendu ou compris sur le monde et sur mon entourage.
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