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Puisque les inégalités sociales sont réelles et cruelles… Radiographie d’un pays gravement malade

Temps de lecture : 8 minutes

 

Dans ce pays où les richesses sont si inégalement partagées, une bonne partie de la population vit sous le seuil de la pauvreté, soit 59% en 2012. (1) Un pays où la quasi totalité des richesses se retrouve entre les mains d’un petit cercle restreint, où l’éducation est reléguée au second plan, où les élites ont toutes failli à leur mission. Pendant qu’on maintient toute une population dans une ignorance abrutissante pour l’utiliser comme on le veut à chaque fois qu’on le juge nécessaire. On pourrait se demander lequel des derniers présidents a vraiment eu un plan de changement pour le pays. Les programmes sociaux, les subventions… Bien! Mais quel projet sur le long terme? Nous avons des problèmes sur plusieurs axes. Une corruption endémique gangrène la société entière et particulièrement les institutions étatiques. Nous avons des politiciens véreux, avides de pouvoir et de privilèges, prêts à tout pour s’enrichir. La haute magistrature du pays est une place convoitée et marchandée et l’élite économique s’en sert depuis bien des temps pour asseoir ses pouvoirs sur la masse. L’insouciance, la nonchalance de la plupart des investisseurs du secteur privé sont à plaindre car la main-d’œuvre qu’ils trouvent à si bon marché et qui leur permet de s’enrichir un peu plus chaque jour n’est pas entretenue. Sur ces entrefaites faut-il rappeler que le salaire minimum n’a toujours pas atteint la barre des 800 gourdes ? En 2015, le revenu national brut par habitant (RNB) était de $ 830 US. (2)

Nos élus sont des anarchistes, des opportunistes, des crapauds de marais qui ne reculent devant rien pour consolider leur pouvoir. Au Parlement, rares sont ceux qui peuvent réellement s’acquitter de leurs tâches et remplir leurs fonctions comme ils le devraient : légiférer et contrôler l’exécutif. Faire des lois? Ce ne sont pas des hommes de l’art. Pour être sénateur par exemple, il faudrait un certain statut. Contrôler l’Exécutif? Fort souvent, ils ne font qu’entrer en compromis avec ce dernier. Appelons la bête par son nom! Les pots-de-vin se multiplient, les richesses augmentent quand il faut un ministre ou voter une quelconque loi. Certains ne sont là que pour les prérogatives et pour se remplir les poches. De toutes les législatives, combien ont laissé une oeuvre collective empreinte de volonté au pays ? Combien de nos honorables auraient consenti à renoncer à certains privilèges au profit du peuple sans les évènements récents ? Combien de nos parlementaires accepteraient de quitter leurs fonctions ? Et si la situation nous enjoignait de supprimer le Parlement ? Nous avons l’exemple du Sénégal avec la suppression du Sénat. (3) Si ces élus ne peuvent remplir correctement leurs tâches, il est inconcevable de les garder. Ce n’est pas normal d’avoir tous ces individus qui coûtent si cher au pays pour ne pratiquement rien faire.

 

Comme victimes, il ne faut pas voir seulement les “va-nu-pieds” -ainsi nommés- mais toute la masse inconsciente ou consciente, séparée de l’élite par un fossé sombre. C’est une belle fraction de la population maintenue dans l’ignorance, la bêtise et la non satisfaction cruelle de ses besoins primaires. Est-il normal que le taux d’analphabétisme soit encore si élevé aujourd’hui ? “Pour le taux d’analphabétisme, les chiffres les plus optimistes parlent encore de 45% de la population adulte de plus de 40 ans à ne savoir ni lire ni écrire.” , écrivait le professeur Renauld Govain. (4) Est-il normal que la plupart des habitants de ces 27 750km2 vivent avec moins de deux dollars américains par jour? Tout cela face à l’étalage de luxe des riches. Quand le peuple est aussi affamé, sans soins de santé et sans éducation il se retrouve à la merci de ces rapaces politiques et ces messieurs le savent bien. “Yo pa egare.” Et le constat se fait lors des élections, c’est une place aux plus offrants, la politique des mille gourdes est à l’honneur. Le secteur privé choisit son poulain et se débourse pour le placer à la tête du pays. C’est donc un investissement et ce champion aura des redevances sévères envers ses bienfaiteurs. Qu’en est-il du peuple ? Alors la même bêtise politique se répète: les pauvres vivotent et crèvent et les riches s’enrichissent. L’illustre professeur Lesly François Manigat le disait bien, lorsque l’individu est en manque de première nécessité, avec le ventre creux, sa capacité de jugement se voit altérée et il ne peut faire un choix intelligent, rationnel mais plutôt émotionnel puisque constamment contraint à penser à ce qu’il devra chercher à se mettre sous la dent demain. (5) A cela ajoutons l’hypocrisie de la Communauté Internationale particulièrement les grands pays qui se disent amis d’Haïti. Ne soyons pas dupes. Cette situation leur profite bien. Le néocolonialisme leur va à merveille.

La méchanceté de nos dirigeants est sans limite et incroyable. Ce n’est qu’un secret de Polichinelle que certains de nos élus alimentent les luttes fratricides dans les quartiers populaires. Sur les réseaux sociaux, des photos circulent entre les bandits et des candidats lors des périodes électorales (maintenant élus). Pourquoi nous étonner quand élections traînent des mots comme corruption, violences, irrégularités ? Du scandale du côté des conseillers électoraux pour corruption : des élections achetées à prix fort. Pas la peine de citer des noms, nous connaissons tous les histoires. Des témoignages de pions utilisés pour semer la terreur, frauder et permettre à des candidats de gagner ainsi par “stratégie”. Faut-il, de ce fait, remettre en question la crédibilité de toutes les élections de ce pays? La situation est grave.

Ici nous n’avons pas le sens des priorités. Comment concevoir qu’un budget de la république alloue une si maigre part à la santé de toute une population ? 4,3% pour le budget 2017-2018. Alors que les taxes grimpent l’échelle, le manque de services se fait sentir au plus haut niveau. Tout est à refaire. Entre les promesses faramineuses d’un poulain et la réalité cinglante, les citoyens ne savent à quel saint se vouer. Oui, il est un devoir de payer ses taxes mais à quelle fin? Quand l’eau potable, l’électricité, la santé, la sécurité sociale restent des besoins primaires non adressés. Si les dirigeants n’arrivent pas à nous rassurer, pensent-ils vraiment pouvoir gagner notre confiance? Rappelons-nous l’affaire PetroCaribe, environ 3 milliards de dollars dilapidés. Une bien belle somme qui pourrait rendre de grands services au pays. C’est terrible de voir un peuple patauger dans la misère la plus abjecte alors qu’une mince partie de la population se repaît de toutes les richesses du pays. Ils ont tout: avantages sociaux, exonération fiscale, prérogatives, face au peuple qui, lui, n’a rien.

 

Il faudrait remettre aussi en question le type d’éducation que nous recevons. Quel type de citoyen formons-nous? A regarder le comportement de nos élus, nos diplômés, nous pouvons nous demander où le processus a été cassé. Quelle connotation réelle charie aujourd’hui le concept “citoyen” ? Nous avons des hommes et des femmes dépourvus de patriotisme et d’empathie, voire remplis de haine et sans engagement au service de la nation. Existe-t-il encore un enseignement civique capable de porter le citoyen à aimer sa patrie et se sacrifier pour elle? A ce stade il faudrait peut-être toucher l’Eglise: l’une des institutions qui drainent le plus de monde. Qu’il s’agisse du Catholicisme ou du Protestantisme ou encore du Vodou comme autre religion, les plus prépondérantes. Et toutes les autres. Quelle implication réelle dans le quotidien et quel engagement vis-à-vis de la patrie? Si certaines assemblées prêchent à tout bout de champ résignation et bonheur éthéréen comme récompense soutenant que les fidèles ne sont pas citoyens terrestres mais célestes, peut-on espérer une conscience nationale? Loin de nous de vouloir défier les principes religieux mais il n’y a pas de miracles en matière de développement et peut-être pas un plan divin. Ou du moins faut-il bien des hommes pour que ce plan s’exécute. L’Eglise a sa grande part de responsabilité, son rôle à jouer dans le redressement de la société. Prier, oui, nous n’en disconvenons pas. Mais il faut aussi agir, joindre la parole à l’acte.

Notre pays a l’allure d’un grand malade avec la corruption qui s’est répandue dans toutes ses viscères. Nous sommes à l’arrière du train avec peu de chance de nous ressaisir. Les statistiques le montrent. L’un des pays les plus inégalitaires de la planète avec un coefficient de Gini de 0,59 en 2012. Haïti se retrouve en 163ème position sur 178 pays selon l’indice de développement humain des Nations Unies. Est-ce une fatalité ? Ce n’est que le résultat de longues années de dépérissement et de mauvaise gouvernance qui ont conduit à cette périclitation. On aurait dit un mauvais complot ourdi dès le début, un plan sordide que tout dirigeant continue d’appliquer. Il nous fallait dès le départ un plan de société. Pour sûr, nous ne sommes pas la génération qui verra le développement de ce pays mais nous aurions pu au moins commencer, poser une pierre si… ce système ne semblait être établi exprès pour nous plonger année après année dans les abysses les plus profondes du sous-développement, s’il n’y avait pas ce moule (encore ce système) qui change tout individu à sa façon pour être au diapason ou le rejette tout simplement. Nous sommes malades. Nos colonnes sont ébranlées jusque dans les profondeurs. Quelles institutions marchent bien ici? Nous ne sommes pas à point. Les bureaux de l’État peinent à servir adéquatement les citoyens soit par la mauvaise foi des employés, soit par le manque de moyens. L’Exécutif est à la solde du secteur économique, le Législatif gère ses intérêts mesquins et le Judiciaire est si boiteux. Plein d’exemples. Demandez que lumière soit faite sur l’assassinat de Jean Dominique Léopold, celui du juge canado-haïtien Jean Serge Joseph qui enquêtait sur la famille de l’ancien roi rose (6) ou encore les nombreuses disparitions. Ici au Royaume des Impunis, les coupables se pavanent, les inculpés accèdent à la haute magistrature, les dealers deviennent sénateurs et on écarte tous ceux qui osent penser au mieux-être du peuple. Car la cause du peuple n’est pas l’affaire des grands manitous.

Witensky LAUVINCE

Références :
1. D’après une enquête menée auprès des ménages en 2012 selon la Banque Mondiale.
2. Classification par revenu de la Banque mondiale, Haïti stagne, Le Nouvelliste, 2015-07-14.
3. Sénégal : les économies liées à la suppression du Sénat financeront les victimes des inondations. RFI https://www.google.ht/amp/s/amp.rfi.fr/fr/afrique/20120919-senegal-suppression-senat-profit-victimes-inondations
4. L’ILLETTRISME EN HAÏTI : UN MAL QUI RENFORCE L’ANALPHABÉTISME ET QUI EST PRIS EN PATIENCE, Renauld Govain http://www.montraykreyol.org/article/lillettrisme-en-haiti-un-mal-qui-renforce-lanalphabetisme-et-qui-est-pris-en-patience
5. Entrevue avec le Professeur Leslie Manigat https://m.youtube.com/watch?v=JCDRkRo9lTY
6. Le décès d’un juge canado-haïtien soulève des doutes, Le Nouvelliste 2013-07-27
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À propos Witensky Lauvince

Witensky Lauvince est un jeune poète et écrivain qui a vu le jour le 29 décembre à Léogâne. Passionné de lecture et d'écriture, il a publié en 2016 son premier roman intitulé "Le secret des Laraque". C'est un personnage dynamique et versé dans le volontariat. Il a été en 2017 le responsable de médias de HaïtiTèks, concours National de texte argumentatif, organisé par la Fondation Jaune. Actuellement, il étudie les Sciences Juridiques à la Faculté de Droit et des Sciences Economiques et travaille sur la sortie de son deuxième ouvrage.
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