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Tabula rasa ! « Ann rebat kat politik la » !

Temps de lecture : 6 minutes

Haïti vient d’évincer le Premier Ministre Jean-Henry Céant de sa tenure de chef du gouvernement le 18 mars 2019 par une cohésion surprenante de la Chambre des députés. Ainsi, va-t-on recommencer le manège pour nous trouver un nouveau gouvernement. On appliquera la formule classique des consultations présidentielles pour nous trouver une liste des « premiers ministrables ». Suivra l’examen parlementaire des dossiers des prétendants, allant du pertinent au ridicule. Il faudra ajouter les manifestations « spontanées » de support aux candidats, la spéculation populaire, l’intox des réseaux sociaux. Finalement, arrivera l‘approbation de la déclaration « manch long » de la politique générale du futur premier ministre nous présentant dans des envolées oratoires le gouvernement idéal.

Ce scénario comme d’habitude pourrait prendre quelques bonnes semaines qui s’ajoutent aux six mois traditionnels pour jauger le nouveau gouvernement, organiser autant que possible les élections parlementaires… et nous voilà déjà à l’aube de 2020 ! N’a-t-on pas assez consommé de cette soupe ? N’est-il pas venu le temps d’arrêter notre démence collective de la répétition du même processus vicié en espérant des résultats différents ? Ne devrait-on pas penser plutôt à un changement radical ? La proposition d’une tabula rasa de notre système politique pour définir d’autres objectifs est à retenir. Elle s’énonce dans une formule simple : Pas de président élu, pas de premier ministre ratifié, pas de parlement, la Constitution mise en veilleuse.

Visionner un autre système politique… 

Cela constitue un projet politique de grande ambition, je l’avoue ! Et c’est avec plaisir que j’ai entendu Michel Soukar, une personnalité que j’admire pour sa probité intellectuelle, souscrire à cette pensée sur Télé Métropole en janvier dernier (1). Dans un point-de-vue concis sur la conjoncture politique, je crois fermement que Haïti n’a pas et n’a jamais eu un problème de premier ministre. En fait, le poste de premier ministre en tant que tel est un problème politique à lui seul. Mais certainement les postes de la présidence et des parlementaires sont à repenser de fond en comble. Notre imbroglio politique nous oblige à respecter notre Constitution de 1987 amendée. Tant bien que mal, nous essayons avec plus de malice que d’honnêteté de suivre les prescrits constitutionnels pour le renouvellement électoral de nos élus, l’obligation de maintenir un Parlement budgétivore et l’organisation coûteuse des élections comme nous le connaissons avec toutes leurs faiblesses. Cependant il est possible, à mon avis, d’envisager un arrêt complet de notre machine étatique telle qu’elle fonctionne et de conceptualiser un nouveau modus operandi pour une nouvelle république.

 Ranvèse chodyè politik la !

Il ne s’agit ni plus ni moins que de chambouler le statu quo politique pour en créer un autre. Je ne souhaite pas que l’unique objectif soit de renverser le pouvoir en place mais essentiellement de changer le système politique actuel. Ce changement peut arriver de trois manières à nos yeux. Brutalement : dans une révolution. Intelligemment : guidé par un leader nationaliste et visionnaire. Délibérément : dans une entente des forces sociales et politiques.
Je privilégie la dernière option bien que les deux premières soient des possibilités réalistes. Une révolution change les donnes politiques radicalement mais entraîne dans son cortège bien souvent des effusions de sang, de la revanche, des abus et peut être dévoyée par des stratèges intelligents. Une transition politique graduelle conçue par une forte personnalité politique basée sur une idéologie et munie d’une vision progressiste pourrait être productive mais c’est également se reléguer à la recherche d’un miracle politique, souhaiter l’advenir d’un leader charismatique, d’un « sauveur du pays » et s’en remettre aux croyances religieuses, au destin et à la chance. La troisième voie favorise le réalisable avec les moyens du bord, la volonté citoyenne, le « chita pale » et le « chita tande », le « konbitisme » d’une entente sociale et politique sur ce qui unit et solidarise pour la survie et l’avenir de tous. C’est ce qu’avaient réalisé nos aïeux pour nous offrir cette indépendance que nous chérissons tant.

Une conférence nationale par et pour les Haïtiens 

Il n’y a donc aucun doute que je pense à une conférence nationale entre tous les acteurs qui veulent un changement profond dans le pays, comme l’a imperturbablement promu feu Turneb Delpé. Cette conférence aura à planifier les grands choix politiques qu’il faut faire, synthétiser les différents avis, opinions, convictions, idéologies pour arriver à une stratégie de lutte commune. Pourquoi s’obstiner à croire que cette conférence doit être réalisée par un quelconque pouvoir en place ? Il suffit simplement d’une rencontre entre ceux qui représentent différents pans de la société dans toutes ses composantes. Ce n’est l’affaire ni de gros sous, ni d’art oratoire en français châtié ou en « bon jan kreyòl”, ni de rencontres dans les salles feutrées des hôtels de la capitale ou au bord de nos belles plages. Surtout ce n’est pas l’affaire d’étrangers européens ou de missionnaires américains quand il s’agit d’une conférence entre Haïtiens. Nous pouvons discuter dans de humbles locaux, sur des places publiques, sous des tonnelles et s’il le faut sous des mapous et manguiers. Les endroits n’ont aucune importance et seule importe la substance des discussions.

Les leaders sociaux et politiques de la nation et de la diaspora se doivent de prendre le leadership de cette conférence, d’en établir les buts, les règles et les conclusions dans un court délai. Haïti appartient aux Haïtiens et seuls eux doivent définir son avenir !

Il faut arrêter de se chicaner sur l’appellation de cette conférence et d’attendre que le pouvoir nous propose ce que nous souhaitons. Il faut cesser de semer le grain d’une différence constante entre l’opposition dite radicale de celle dite modérée mais plutôt ce qui unit ces factions. Il faut également unir tous ceux qui le veulent et laisser les autres dans la recherche de leurs propres intérêts. Croyez-vous que la révolution haïtienne se soit faite avec le support de tous les esclaves et affranchis inconditionnellement ou plutôt avec la majorité d’entre eux ? En limitant autant que possible les divisions sociales et politiques, en rappelant continuellement les intérêts communs, en formulant l’idéalisation d’un meilleur pays, nous pourrons clairement proposer des alternatives au pouvoir en place et au système traditionnel qu’il symbolise.

L’alternative du Tabula Rasa 

J’envisionne un arrêt complet de notre politique traditionnelle. Pour nourrir une population affamée, il faut avoir des fonds. Telle est la première priorité des priorités. La démocratie s’apprend très mal quand on a faim ! Ces fonds peuvent s’obtenir partiellement en nous arrêtant de produire des élections coûteuses pendant un nombre d’années bien déterminé. Nous pourrons choisir la durée d’une transition pour reformuler le jeu politique, l’assainir, la structurer. Cette transition aura un commencement et une fin. Nous pourrons nous passer d’un parlement qui a si peu produit, a été un gouffre de privilèges et de corruption. Nous pourrons nous passer de cartels municipaux pour la présence unique d’une mairesse ou d’un maire. Nous pourrons nous passer de CASECs et ASECs qui, sous-financés par l’état central, n’ont rien produit de concret. Nous aurons le temps de choisir une nouvelle constitution ou porter des amendements à la présente qui pourraient répondre à une satisfaction quasi-générale tirant compte de l’expérience des trois dernières décennies. Et dans ce domaine, le député Jerry Tardieu et sa commission ont produit une œuvre valable que nous saluons.

Nous pourrons adresser les thématiques des problèmes de fonds de notre nation loin de la politique politicienne stérile qui tracasse la grande majorité des citoyennes et citoyens et que nous connaissons tous : la production nationale, l’insécurité, la création massive d’emplois, le chômage endémique, l’inflation galopante, l’insalubrité de l’environnement ambiant, le déboisement sauvage, les défis énergétiques, la corruption généralisée et le procès PetroCaribe inéluctablement à venir, et j’en passe.

Certains diront peut-être que je me baigne dans l’utopie ou caresse des illusions. Car il est en effet difficile de visionner des lueurs de clarté dans l’obscurité de notre politique actuelle. Je répondrai simplement que du rêve émane la réalité et que cette proposition est certainement difficile à entreprendre et n’est pas réalisable du jour au lendemain. Mais elle a la vertu de tracer les grandes lignes d’un chemin ardu, de choix difficiles à faire, de sacrifices, de luttes téméraires contre ceux qui ne sont nullement prêts à perdre leurs privilèges et des nations qui les protègent. Rien ne peut arrêter la volonté de ceux qui veulent s’affranchir de la misère et de la déchéance. 1804 en est la preuve éclatante !

Patrick André

1) Télé Métropole sur YouTube, « Le Point », 30 janvier 2019
© Photo : Refactoring, Freepik, Prospekt, Buffy

À propos Patrick André

Je suis Patrick André, l’exemple vivant d’un paradoxe en pleine mutation. Je vis en dehors d’Haïti mais chaque nuit Haïti vit passionnément dans mes rêves. Je concilie souvent science et spiritualité, allie traditions et avant-gardisme, fusionne le terroir à sa diaspora, visionne un avenir prometteur sur les chiffons de notre histoire. Des études accomplies en biologie, psychologie et sciences de l’infirmerie, je flirte intellectuellement avec la politique, la sociologie et la philosophie mais réprouve les préjugés de l’élitisme intellectuel. Comme la chenille qui devient papillon, je m’applique à me métamorphoser en bloggeur, journaliste freelance et écrivain à temps partiel pour voleter sur tous les sujets qui me chatouillent.
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