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Témoignage d’un rescapé

Temps de lecture : 3 minutes

En ces temps où la chronique est déferlée par la disparition de Vladjimir Legagneur, j’ai la vague impression qu’on nous vend une recrudescence de l’insécurité. Comme quoi, la piqûre de rappel ne fonctionnerait que pour les journalistes [Jacques Roche, Jean Dominique, ect.], les médecins [Docteur Viau, l’an dernier] et les avocats [Me Bertin, vingt-trois ans de cela]. L’insécurité ne deviendrait vraiment effective que lorsqu’une catégorie de personnes ne serait atteinte. Loin de moi toute idée de banalisation car, je le sais, la perte d’un être cher marque un vide que même des vies ne sauraient combler. Cependant, parler d’insécurité que lorsqu’une catégorie de gens serait touchée reviendrait à la légitimer. Qu’il s’agisse d’un ingénieur, d’un comptable ou d’un cireur de bottes, le reflexe serait de se révolter de voir un humain assassiné. Sinon, nous devenons tous complices…

Je ne veux pas non plus m’instituer en donneur de leçons car il m’arrive instinctivement de considérer avant tout le journaliste, le médecin, l’avocat ou l’ingénieur. C’est, en effet, cette considération qui m’a amené à parler de cette soi-disant recrudescence à un des membres de ma chorale habitant à Fort-Mercredi. Pourtant, sa maison est à Grand-Ravine qu’il a dû quitter en catastrophe à cause de l’affrontement Grand-Ravine/ Tibwa…

–  L’État, à moins de les cautionner, ne sait vraiment rien de ces quartiers  !

– Ah…bon ?

– Oui…Comment veux-tu que de jeunes n’arrivant même pas à manger aient de telles armes ? J’ai entendu l’un d’entre eux parler une fois pour dire que la munition de son arme se vendrait à dix dollars la pièce. E se tout tan nèg sa ap fè zam li sonnen ! Le lendemain, il venait me demander cinquante gourdes pour s’acheter un pâté.

– Tu veux me faire comprendre qu’il peut trouver plusieurs de ces petits dix dollars pour ses munitions et non cinquante gourdes pour manger ?

– Nooonn…mon cher ! Ou pa konprann…Ce n’est pas lui qui les achète !

– Pourquoi ne pas les dénoncer ? Pourquoi lui donner ton argent ?

– Ces gars ! J’ai grandi avec eux…On jouait au football ensemble et on a fait nos études primaires dans les mêmes écoles. À la base, ils n’étaient pas de mauvais gars.  Je ne veux pas les défendre mais la société les a mis dans une situation où ils devaient survire. Les dénoncer reviendrait à donner des coups d’épée dans l’eau car ils se remplacent comme les couverts dans une cafétéria.

– Ah….À te regarder, tu fais mieux que survivre.

– C’est que je nomme la grâce de Dieu !

– Humm….

Voyant mon air insatisfait, il ajouta : « J’ai aussi appris à souffrir et je me suis jeté dans mes livres mais je ne suis qu’une exception car il est anormal qu’une société apprenne la souffrance aux uns et l’opulence aux autres ! C’est une souffrance orchestrée pour que demain ces jeunes servent aux  basses œuvres ! »   

– Et les parents de ces jeunes ?

– Ils sont là ! Je me rappelle que certains d’entre eux allaient en cohorte du matin avec ma mère.

– Pardon ? Tu veux me faire croire qu’ils étaient à la base des chrétiens ?

– Oui…des religieux. .je dirais.

– Wow…Comment expliques-tu alors cette déviation ?

– Tu sais…le diable ! Il cherche toujours à nous avilir. Voilà pourquoi les fils de pasteurs sont, souventes fois, de fieffés vagabonds…

– Euh…entre nous, tu sais que ce n’est pas une explication suffisante ?

– Pourtant…c’est la seule que je trouve.

– …

Humm…à peine que les lumières de la réflexion commencèrent à apparaître qu’elles s’évanouirent en accusant le Diable. J’aimerais souligner qu’il est, ce que j’appellerais, l’une des personnes ayant relativement réussi, un rescapé. Avec deux diplômes de l’UEH et un atelier de couture assez coté, il peut se targuer d’avoir laissé, non sans combat, le seuil de la pauvreté. Mais donner de si larges épaules au Diable, c’est déresponsabiliser l’État et ses représentants …

Alors au futur Legagneur [qui sera peut-être vous ou moi], disparaissez en sachant que ce ne sera pas la faute des représentants de l’État qui auront failli à leurs obligations ou de la société qui sélectionne les gens pour qui elle se révoltera…mais celle du Diable !

Aux déviants de Ti Bwa et Grand-Ravine ayant trouvé grâce qu’aux yeux du Diable, soyez sans crainte puisque vous pourriez alléguer la contrainte démoniaque.

Et aux actuels représentants de la première Nation noire, en attendant que vous soyez dépouillés de vos privilèges et que vos enfants et peut-être  vous-mêmes ne finissiez en Jacques Roche, vous pouvez toujours continuer à vous la couler douce car certains des plus instruits accusent encore le Diable…

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À propos Alain Délisca

Je suis Alain Délisca, un haïtien. Le reste n'est qu'explorations et heurs.
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