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Ti mizè

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Trois roues s’élançaient vaillamment au milieu du marché reliant la route menant à la ville du Cap à celle menant à Madeline, à Milot et au-delà. J’ai dit qu’elles s’élançaient mais au fait, elles pataugeaient plutôt dans une boue dont la couleur était difficilement identifiable tant les mélanges la réalisant étaient disparates. Par contre, les trois roues en question supportaient courageusement le poids de 6 personnes dont le chauffeur qui peinait à faire avancer cette pseudo-petite voiture parmi ses autres consoeurs et les centaines de marchandes assises de part et d’autre de la route à la limite de la boue bordant cette dernière. Je les regardais, ces commerçantes qui n’ont connu, peut-être, que la misère toute leur vie au point qu’être assises là, dans une boue attirant des milliers de mouches, ne les dérangeait guère.

L’eau croupissant depuis des décennies avait donné vie à des générations de moustiques qui se délectaient du sang de plusieurs générations de ces commerçantes qui avaient eu le malheur de naître dans ce pays. Elles étaient là, agglutinées, étalant leurs marchandises dans des paniers reposant sur des toiles douteuses qui se confondaient avec le sol au point de ne plus faire qu’un tandis qu’autour de ces femmes résignées, les pelures de bananes, de mangues jonchaient le sol en réalisant un tableau uniformément gris avec le reste d’un sol qui exhalait une odeur de pourriture embellie par d’autres odeurs nauséabondes surgies du temps qui avait vu des centaines de chiens, de porcs ou de rats morts écrasés par ces voitures qui les avaient réduits à l’état d’une bouillie grisâtre.

Cela ne suffisait pas à occuper mon esprit déjà subjugué par tant de misères accumulées et qui, plus est, acceptées car au même moment, surgissait dans mon champ de vision, un petit éclat d’un blanc douteux qui attirant mon attention me mit en face d’une triste réalité. Il s’agissait d’un enfant, cheveux jaunis par la malnutrition, amaigris par les affres de la vie qui lui aussi semblait ne pas être gêné par tous ces miasmes qui l’environnaient impitoyablement car il jouait avec d’autres le bougre! J’aurais pu oublier cette vision qui m’attendait tous les matins si ce jour-là, en attendant patiemment que la pseudo-petite voiture se dégagea de l’embouteillage dans lequel elle était prise, je ne sentis une petite main étonnamment douce se saisir de la mienne et une petite voix fluette me dire tout doucement et craintivement: « 10 goud yo ye wi misye! » Celle qui venait de parler était une fillette d’à peu près 8 ans qui me présentait prudemment un petit panier en plastique contenant éparpillés çà et là des sucres d’orge fatigués de tant de succession de chaleur et de froid endurés au cours des derniers jours.

Noire, cheveux jaunis emballés dans un petit mouchoir fleuri laissant s’échapper des mèches qui se balancaient faiblement dans la brise matinale nauséabonde du marché, elle présentait une frimousse frêle dont les yeux exorbités suppliants surmontaient un petit nez pourtant épaté jettant de l’ombre sur une bouche mince qui tremblait d’espoir à peine contenu. Elle serrait contre sa poitrine, contre son coeur son petit panier, son seul moyen de subsistance. Nul n’est besoin de préciser l’issue de cette rencontre que je qualifierais de fortuite. L’argent fut sien et le sucre d’orge mien.

L’innocence d’une enfant bafouée, jetée là dans cette boue de misère haïtienne me fit réfléchir à la condition haïtienne tandis que la pseudo-petite voiture qu’on surnommait ‘Chawa’ au Cap-Haïtien m’emmenait loin de cette petite au regard triste réduit à l’état de loques humaines par la vie. Mes yeux embués de larmes de compassion jettèrent un dernier regard à cette petite et misérable vie que je ne reverrais probablement plus. Dans mon esprit enveloppé d’une nuée de contradictions et de désillusion se forma le sobriquet qu’elle représentait et qu’elle incarnerait désormais dans ma tête: ‘ Ti mizè’, l’enfant de la misère haïtienne.

Kerlinz Morantus

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À propos Kerlintz Morantus

Étant agé de 24 ans, j'ai à mon actif un parcours qui s'adapte parfaitement au jeune haïtien que je suis! Ayant fait mes études secondaires à Saint-Louis de Gonzague puis poursuivant mes études professionnelles à l'Université Notre Dame d'Haïti, j'ai développé un certain amour pour l'écriture, amour me venant certainement du fait de mes nombreuses lectures et des rencontres faites avec les grands auteurs de ce siècle et ceux des siècles derniers! Pourtant, je poursuis aussi l'amour que j'ai pour le dessin! En effet, je fais de la bande dessinée, ce qui est pour moi une sorte d'échappatoire qui me permet d'écrire encore et toujours.
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