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Vie de lutte en Haïti

Temps de lecture : 4 minutes

Ce matin-là, je me rendais à la fac et j’ai dû, comme à mon habitude, jongler un peu et jouer à la « marelle » pour ne pas avoir à piétiner les déchets encombrants les rues. Mon soulier luisant se riait de moi et de ma poche appauvrie de 10 gourdes mais ça, j’y étais habitué comme tout haïtien de ma classe.

Pourtant, je ne veux pas m’entretenir de cela. La réflexion de ce matin découle du fait du transport en commun; je devais donc pour me rendre à la fac prendre ces trucs montés sur 4 roues parcourant le trajet de portail léogâne et qu’on ose appeler bus et pour le faire à ces heures de pointe, il me fallait batailler contre mes concitoyens, ce qui me répugnait au plus haut point, cela s’entend. Ce matin-là, j’ai pris le temps de regarder, d’analyser et de réfléchir à cet aspect de la vie haïtienne . Aux heures de pointe, on voit de ces chauffeurs qui en profitent pour augmenter leur tarif. L’offre et la demande étant déséquilibré et jouant en leur faveur!

On voit de ces gens faisant fi les uns des autres, chacun étant pressé. On voit les adultes bousculer les enfants. On remarque des hommes pousser des femmes, des jeunes piétiner des vieillards et, bien sûr, tout le monde trouve ça normal. Je disais à l’autre que ma morale ne me permettait pas de combattre ainsi pour le bus et pourtant il me répondait:  » Se ou kap vin ranje peyi an? ».

Grands dieux! Je n’ai plus cette prétention depuis longtemps mais je ne peux m’empêcher de comparer ce qui se fait à une lutte pour la survie que l’on ne devrait pas retrouver dans un monde civilisé mais bien chez les animaux. Quoi ? L’homme est aussi un animal? Oui mais pas à ce point-là, quand même.

D’où, ma réflexion de ce matin! À quel moment haïtiens ,que nous sommes , avons-nous perdu ce sens de la civilisation qui caractérise l’homme? À quel moment sommes-nous paumés?

J’ose risquer un élément de réponse ! Serait-ce la pauvreté intellectuelle? Serait-ce la pauvreté matérielle? La pauvreté de nos ressources ? Ou tout cela à la fois? Dans une Haïti où les ressources sont rares, il devient évident que nous entamons une lutte contre celui d’en face au point de le considérer comme ennemi, comme une potentielle menace pour notre propre bien-être ! C’est ainsi que l’haïtien devient un haïsseur sans s’en rendre compte et que le succès de l’autre jette une ombre sur sa propre réussite. Le fair-play n’existe plus. Il arrive même qu’étant tous d’une même promotion, nous considérons notre camarade de promo comme un adversaire! J’en ris! Quoi? Ça arrive même dans les meilleurs pays? Permettez-moi d’en douter!

Je pense qu’ailleurs dans les pays où tout va mieux, ceux qui sont supplantés par leurs collègues ont l’avantage d’une multitude d’autres possibilités tandis que dans notre petit pays à nous, des petites commerçantes des rues jusqu’à nos parlementaires, le succès de l’autre est vu comme une barricade à l’obtention d’un job, à l’accumulation de clients, à une augmentation de salaire, voire à la jouissance d’une place dans un bus car les ressources sont très rares. Une psychologie modelée par la pauvreté, par la promiscuité et qu’on pourrait résumer en une phrase: » Si je ne l’obtiens pas, alors toi, non plus, tu ne devrais pas l’obtenir quitte à te combattre pour cela… ».

Cette réflexion étant subjective, elle n’engage que moi car comme j’aime à le répéter:  » Les opinions sont comme les anus, tout le monde en a un! », certains l’ont beaucoup plus béant que d’autres, voilà tout. Après tout, c’est l’une des choses qui se font le mieux en Haïti; réfléchir, écrire et parler pour ne pas agir beaucoup plus concrètement.

Morantus Kerlintz

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À propos Kerlintz Morantus

Étant agé de 24 ans, j'ai à mon actif un parcours qui s'adapte parfaitement au jeune haïtien que je suis! Ayant fait mes études secondaires à Saint-Louis de Gonzague puis poursuivant mes études professionnelles à l'Université Notre Dame d'Haïti, j'ai développé un certain amour pour l'écriture, amour me venant certainement du fait de mes nombreuses lectures et des rencontres faites avec les grands auteurs de ce siècle et ceux des siècles derniers! Pourtant, je poursuis aussi l'amour que j'ai pour le dessin! En effet, je fais de la bande dessinée, ce qui est pour moi une sorte d'échappatoire qui me permet d'écrire encore et toujours.
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