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Labadee Haiti
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Voir Labadee avec les yeux d’un voyageur haïtien…

Temps de lecture : 8 minutes

De Fort Lauderdale en Floride, je m’embarque le 8 juillet 2018 pour une croisière de sept jours sur le paquebot de la Royal Caribbean International : Allure of the Seas, en direction de trois iles dans l’est de la Caraïbes. Je mets à exécution un vieux rêve souvent caressé pour voir la dernière escale : Labadee en Haïti, comme le voient les touristes internationaux.  

Bienvenue à Labadee ! 

Après une escale à Saint-Martin et une autre à Porto Rico, nous arrivons le samedi 15 juillet vers 8 heures du matin sur les côtes de cette station balnéaire privée à l’extrémité nord de la nation, située à 5 km du Cap-Haitien, son chef-lieu. Elle fut louée à la compagnie de croisières par l’État haïtien en 1986 sous le règne de Jean-Claude Duvalier pour un bail de 64 ans, qui prendra donc fin en 2050 et qui assurément sera renouvelé.

En forme d’une péninsule de 25 hectares offrant des deux côtés de ses rives des plages attrayantes, la station fut baptisée : « Labadee » – une appellation à consonance anglo-saxonne jouant sur une variation orthographique du village Labadie lui faisant face, séparé par un bras de mer de l’autre côté de la baie. Les deux ne sont reliés par aucune route terrestre et héritent le nom dérivé du marquis de La Badie, esclavagiste propriétaire français du temps de la colonie.

La multitude des croisiéristes à bord du navire, accoudée aux balcons jouxtant les cabines, plantée sur le pont ou lorgnant par tous les hublots, contemplent les majestueuses montagnes encore vertes du pays s’étirant avec élégance des profondeurs d’une mer turquoise bordée de sable blond vers un ciel ensoleillé.

Après les formalités de débarquement où ni passeport ni visa touristique ne sont nécessaires, un immense troupeau de vacanciers internationaux, guillerets comme des enfants curieux, se rendent avec excitation vers l’entrée des plages par l’entremise d’une jetée ayant couté une bagatelle de 55 millions de dollars d’investissement à la compagnie.

Et comme l’écrivait l’éminent historien haïtien Roger Gaillard : « Les blancs débarquent » … mais non pour conquérir ni occuper mais bien pour jouir des atouts naturels qu’offre cette terre d’un potentiel touristique incomparable. Dans notre contexte : « blancs » désignent les étrangers, mais ils sont de toutes couleurs d’épiderme et de multiples nationalités, et avec eux une cinquantaine d’Haïtiens de la diaspora venus également se divertir. La proximité des mornes à l’Océan Atlantique, des cocotiers, amandiers et palmiers encerclant les plages, des alizés marins rafraichissant la chaleur tropicale et ballottant les bougainvilliers et hibiscus rendent ce territoire idyllique.  La Royal Caribbean avec art et expertise a su ingénieusement exploiter ce coin paradisiaque pour sa clientèle cosmopolite à dominance américaine.

Être en Haïti sans être en Haïti…

Au moment où nous débarquons, Port-au-Prince vient de subir le weekend précédent d’intenses soubresauts politico-sociaux chaotiques suite à une augmentation sauvage du prix de l’essence par le gouvernement, savamment recommandé par le Fonds Monétaire International. Mais Labadee est un havre de paix et de tranquillité. La culture haïtienne se manifeste immédiatement sur le quai par la présence d’un petit groupe de troubadours chantant des meringues traditionnelles au son de guitares acoustiques, de tambours et tcha-tcha. Plus loin à l’entrée du site, des danseurs et danseuses exhibant des tenues colorées exécutent des danses du terroir. Ces artistes offrent tous de l’énergie mais rare sont les sourires sympathiques sur leurs visages. Les touristes se rendent soudainement compte qu’ils sont loin de la sonorité reggae, hip-hop ou salsa. Après des minutes d’observation et d’écoute, ils partent à la découverte d’autres distractions et se dirigent prestement vers les plages, un groupe de danseurs et danseuses executent des danses traditionelles, un autre groupe de trois jeunes acrobates executent tous sortes de contorsions pour amuser la clientele dinant dans une grande salle a manger.

La station balnéaire est maintenue dans une propreté impeccable. Une vingtaine d’activités sont offertes sur le domaine : sports nautiques, parachutisme ascensionnel, montagne russe (rollercoaster) et des excursions guidées. Royal Caribbean embauche près de 300 employés locaux qui ajoutés à ceux du paquebot sont tous clairement identifiés par leurs uniformes et font un travail professionnel et efficace dans leurs domaines respectifs. Le service de sécurité est visible, attentif mais discret. Les armes ne sont pas observées, mais je sais qu’au-dehors des hauts murs de l’enceinte se tiennent des gardes d’une compagnie de sécurité privée bien armés dans cette zone pourtant réputée calme du pays.

Un ensemble grosso modo de 234 vendeurs indépendants de la compagnie offre un mélange hétéroclite d’objets-souvenirs, de produits artisanaux, de maillots, de tenues de plage, de variétés de rhums, clairin et liqueurs. Certains sollicitent discrètement les clients sans les harasser comme cela se faisait des années auparavant, rapporté par des voyageurs et journalistes. La mendicité n’est pas présente.  J’ai observé beaucoup de superviseurs qui veillent au grain. Quelques vendeurs m’ont expliqué qu’ils paient 5 dollars américains pour leur droit d’entrée au site pour écouler leurs marchandises. Ils me diront furtivement qu’ils font des affaires mais tout n’est pas rose.

Cherchant à mieux m’expliquer, un jeune vendeur plus loquace me confia qu’eux tous apprécient l’opportunité commerciale offerte mais se plaignent entre autres de ne pouvoir obtenir un accès gratuit à la restauration du buffet au moment des repas comme tous les employés de la compagnie qui ont ce privilège. Même l’achat de la nourriture, entièrement importée y compris les fruits tropicaux, leur a été refusée d’après ses affirmations.  Il n’existe pas sur les lieux d’autres alternatives pour obtenir un repas chaud. A ces mots, devant la bombance des poulets barbecues aux épices « Jerk » jamaïquains, des côtelettes de porcs grillées, du riz aux pois et à la noix de coco pour les touristes qui en profitent joyeusement, j’en ressentis de l’amertume. La compagnie se doit d’y remédier.

Le malaise d’un accord commercial gagnant-gagnant

Le complexe rapporte à l’État haïtien 12 dollars américains pour chaque touriste qui foule le sol de notre terre. J’ignore si le bail de location réserve d’autres paiements additionnels.  Cependant, un simple calcul arithmétique d’une moyenne de 6,000 passagers par croisière qui accostent le complexe à peu près 10 fois le mois, produit globalement plus de 700,000 dollars de gain au Trésor Public mensuellement. Vous conviendrez avec moi que ce n’est pas négligeable ! Il est donc juste de se demander si cette rentrée monétaire a été investi dans le développement des communes avoisinantes ?

C’est la question que j’ai posée à quelques autres vendeurs. L’un d’eux m’a répondu ceci textuellement : « Monchè…Vilaj Labadie se tristès, pa gen travay, pa gen wout, pa gen kouran, pa gen lekòl, pa gen dispansè, pa gen lwazi, pa gen lavi menm… Ni Kazèk, ni Azèk, ni majistra pap regle anyen pou nou. » Ses quatre compagnons qui l’écoutaient tous en silence hochèrent de la tête pour acquiescer.  Peut-être c’est ce qui explique une manifestation pacifique inédite en 2016 où des protestataires montés à bord d’une dizaine de canots réclamaient du travail et empêchaient le débarquement des touristes du paquebot « Freedom of the Seas ».  Face au succès lucratif du site touristique, les démunis aux alentours ne voulaient se resigner à la misère. L’État avait-il compris le message ?

Durant cette conversation, à chaque dix minutes d’intervalle pour un coût de 99 dollars, de jeunes touristes pleins d’énergie filent dans le ciel comme des éclairs sur le « zip line » (tyrolienne) de la montagne à la plage. Leurs cris d’excitation resonnent comme des petits coups de tonnerre sous un ciel calme. Je n’aurais jamais imaginé que nos mornes pourraient être ainsi utilisés et rapporter autant. Mais j’avais l’esprit ailleurs…j’imaginais ce que Labadee pourrait devenir dans une nouvelle entente cordiale et mutuellement bénéfique entre l’État et la Royal Caribbean dans les années à venir.

Labadee doit découvrir Haïti…

Le journal français « Libération » décrivait Labadee en 2016 comme une « prison pour touristes ». Cela est peut-être vrai, mais de mon côté, je comprends les difficultés que rencontre la compagnie face à notre pays. Elle a su pourtant trouver une formule gagnante. La plupart des touristes sont conscients qu’ils ne voient qu’une Haïti artificielle, en fait juste de jolies plages, et beaucoup sont au courant de nos problèmes chroniques de gouvernance. Cependant la majorité semblent satisfaits de ce qui est offert et veulent simplement profiter pleinement des vacances qu’ils ont chèrement payé.

J’ai vu bon nombre de ces mêmes touristes avides d’évasions partir à la découverte des précédentes escales librement dans les rues. Donc, ils se soucient surtout de leur sécurité, leur confort et leur sensibilité psychologique de ce qu’ils voient et ressentent. Cela est normal et logique.  Je ne peux donc rien leur reprocher dans cette optique-là. Mes critiques vont plutôt à l’égard de notre état et de ses successifs gouvernements qui en toute apparence ont peu fait pour le développement de cette zone. Et comme résultante nous perdons de précieuses devises qui pourraient alimenter l’économie pour le développement du pays tout entier.

L’état doit investir au village Labadie, construire une route entre les deux entités, construire un port pour les petites embarcations, mettre en place toutes les infrastructures pour satisfaire d’abord les besoins pressants de la population et offrir ensuite tout le nécessaire pour attirer les touristes. Les moyens économiques sont là ! Et faut-il bien le rappeler, depuis 32 ans !

Je gage que si les conditions minimales sont offertes, les touristes s’évaderaient allègrement de Labadee pour visiter les communes avoisinantes, injecteront de l’argent directement dans l’économie locale et ainsi permettront un développement rapide de toute la zone qui devra nécessairement déboucher sur le Cap-Haitien, haut lieu historique, pour en faire une Mecque touristique. Ces touristes gagneront à découvrir une richesse culturelle authentique, l’une des meilleures cuisines au monde et un peuple hospitalier.

En ouvrant également le complexe à tous les locaux les jours de non-croisière comme autrefois, Labadee s’intégrerait habilement au patrimoine touristique national et forgerait une meilleure estime des citoyens. La route de Labadie au Cap récemment inaugurée est une très bonne avancée ! De telles réalisations touristiques ont été concrétisées par exemple à la Jamaïque, aux Bahamas, en République Dominicaine et peuvent également se faire chez nous. Nous en sommes capable !  « Pa gen sekrè nan fè kola ! ».

C’est bercé par ces visions, ces croyances solides dans notre potentiel touristique, cet espoir sans failles pour bâtir un meilleur avenir pour une bien meilleure nation que je fis temporairement mes adieux à cette terre natale à laquelle je suis viscéralement attaché.

Patrick André

Bibliographie des recherches :
1) Wikipedia: Labadee,  HYPERLINK “https://en.wikipedia.org/wiki/” https://en.wikipedia.org/wiki/
2) Crew-center.com, Labadee, Haiti crew ship schedule 2018
3)  HYPERLINK “http://www.liberation.fr” www.liberation.fr : “Embarquement pour Labadee, « prison pour touristes » (2016)
4)  HYPERLINK “http://www.lenouvelliste.com” www.lenouvelliste.com: « Labadie : Des manifestants empêchent à un paquebot de la Royal Caribbean d’accoster » (2016)
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À propos Patrick André

Je suis Patrick André, l’exemple vivant d’un paradoxe en pleine mutation. Je vis en dehors d’Haïti mais chaque nuit Haïti vit passionnément dans mes rêves. Je concilie souvent science et spiritualité, allie traditions et avant-gardisme, fusionne le terroir à sa diaspora, visionne un avenir prometteur sur les chiffons de notre histoire. Des études accomplies en biologie, psychologie et sciences de l’infirmerie, je flirte intellectuellement avec la politique, la sociologie et la philosophie mais réprouve les préjugés de l’élitisme intellectuel. Comme la chenille qui devient papillon, je m’applique à me métamorphoser en bloggeur, journaliste freelance et écrivain à temps partiel pour voleter sur tous les sujets qui me chatouillent.
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